L'avenir de l'Europe

François Scheer, octobre 2006

Il n’est pas besoin d’être un observateur très attentif de la réalité européenne pour comprendre que l’Union Européenne traverse des moments difficiles. Ce n’est certes pas la première fois que l’Europe est en crise. Depuis 50 ans, la construction de l’unité européenne a alterné les hauts et les bas. Mais il est certain que cette fois-ci, les interrogations sur l’avenir de cette unité se font plus pesantes et plus insistantes que par le passé.

Voilà près de 15 ans que l’Europe est saisie par le doute, et cette période coïncide, ce n’est pas un hasard, avec l’irruption dans le débat des peuples d’Europe. En effet, jusqu’à la signature du Traité de Maastricht, la construction de l’Europe communautaire a été essentiellement l’affaire des politiques et des diplomates, qui savaient pouvoir s’appuyer sur le consentement tacite des citoyens d’Europe, plus ou moins conscients que cette Europe-là, après des siècles de drames et de conflits meurtriers, était bonne pour eux. Les débats suscités par la ratification du Traité de Maastricht vont contribuer à changer la donne. La fin de la guerre froide désoriente les gouvernements et les peuples. En quête de nouveaux repères, dans un monde devenu plus incertain, moins contrôlé, et dans une Europe exposée aux vents du grand large, les citoyens d’Europe s’interrogent : cette unité, qui leur a tenu si chaud durant 40 ans, leur apporte-t-elle encore la sécurité à laquelle ils aspirent ? Répond-elle encore aux exigences du moment ? Et comment, dans cette période de doute, faire confiance à des institutions communautaires dont le fonctionnement, vu de l’extérieur, est parfaitement indéchiffrable et apparemment dénué de toute légitimité démocratique ? Voici donc une opinion publique envahie d’année en année par un euroscepticisme croissant, que n’effacera pas, bien au contraire, l’élargissement de l’espace communautaire à 15, puis à 25 membres.

Mais avant d’aller plus loin dans l’analyse de la crise que traverse aujourd’hui l’Europe, et de nous interroger sur son avenir, il me paraît utile de remettre les pendules à l’heure et de rappeler la signification profonde de cette Union bâtie depuis un demi-siècle.

N’oublions pas que dans l’histoire du continent, c’est la première fois que la presque totalité des peuples d’Europe se trouvent rassemblés, pacifiquement et démocratiquement, autour d’un même projet, celui d’une unité symbolisée au départ par la création d’un grand marché, mais qui a pour ambition la mise en commun d’un modèle de société dont les racines plongent très loin dans les origines de la civilisation européenne, et qui n’a pu commencer à prendre forme que le jour où les peuples d’Europe, après des siècles de déchirements, ont choisi la voie de la réconciliation et de la paix.

Ce modèle de société, faut-il le rappeler, c’est l’inviolabilité des droits de l’homme, c’est la culture comme instrument du développement de la personne humaine, c’est la recherche d’un équilibre entre prospérité économique, justice sociale et sauvegarde de l’environnement, c’est la défense d’un ordre international fondé sur le multilatéralisme, c’est-à-dire le refus des rapports de puissance au bénéfice du droit, la priorité accordée au règlement pacifique des différends, la solidarité avec l’ensemble des pays du monde en mal de développement. Entendons-nous bien : je n’affirme pas que les pays de l’Union soient déjà parvenus à ce degré d’excellence. Mais c’est la référence à ce socle de valeurs qui, autant que les intérêts partagés, permet aux peuples du continent de prendre lentement conscience de leur unité profonde et aux gouvernements de tout tenter pour redresser la barre chaque fois que la tempête secoue le fragile esquif européen.

J’ajouterai qu’à l’évidence, c’est la défense de ces valeurs qui constitue la meilleure justification de la participation de nos Eglises au débat sur le présent et le futur de l’Europe. Je peux me référer à l’excellent document de la Conférence des Eglises Européennes sur « L’avenir de l’Europe », qui souligne que « les valeurs dont nos Eglises sont porteuses ont été dès l’origine partie du projet européen. ».

Mais aujourd’hui, la priorité des priorités est de faire repartir une machine alourdie par l’arrivée de dix nouveaux membres et placée devant quelques obstacles difficiles à contourner.

Le premier d’entre eux, sans doute le plus menaçant pour l’avenir de l’Union, c’est la panne de la croissance. L’Europe est actuellement la zone du monde qui connaît le taux de croissance le plus faible Elle le doit au retard pris dans l’adaptation de ses structures industrielles aux défis d’une économie globalisée. Elle le doit aux retards de sa politique d’innovation et de recherche. Elle le doit au vieillissement de sa population et aux menaces qui pèsent sur sa protection sociale. Elle le doit à l’absence de coordination des politiques économiques et budgétaires de ceux des gouvernements qui ont fait le pari de l’euro sans s’imposer les disciplines que suppose toute politique monétaire commune. Je n’insiste pas davantage, tout cela est bien connu.

Autre difficulté : le devenir de l’architecture institutionnelle. Celle-ci posait deux problèmes. La mécanique inventée voici 50 ans alors que la Communauté ne comptait encore que six membres a permis aux institutions de Bruxelles de digérer les élargissements successifs. Mais une fois dépassé le chiffre de 12 membres, cette subtile mécanique a commencé à gripper.

C’est pour tenter de résoudre ces problèmes qu’une Convention fut chargée de rédiger un projet de Constitution. Ce projet ne constituait qu’un modeste premier pas dans la bonne direction. Incontestablement, il rendait plus transparent le fonctionnement des institutions communautaires. Par là, et par un meilleur équilibre des pouvoirs entre Commission, Conseil et Parlement, il accentuait le caractère démocratique de l’Union. Et en élargissant le champ du vote majoritaire, il facilitait les prises de décision. Mais pour donner à la machine une impulsion décisive, il aurait fallu aller beaucoup plus loin dans la voie d’une démarche fédérale, dont ni les gouvernements ni les peuples ne veulent aujourd’hui. Il n’en demeure pas moins que dans notre Union, un modeste pas est toujours un pas en avant. Après le rejet du projet par la France et les Pays-Bas, je crains fort que l’on en reste là.

Du même coup, on voit bien que faute du moteur indispensable de la croissance, et d’institutions capables de faire faire à l’Europe un vrai bond en avant dans la voie de l’intégration, il est exclu de voir l’Europe, dans un avenir prévisible, s’imposer sur la scène internationale comme un acteur majeur, du moins en termes de « global player ». Puissance économique, l’Europe l’est certainement encore, en dépit de sa panne de croissance : elle l’était à 15, elle le sera d’autant plus à 25, une fois confortés les mécanismes du grand marché. Elle ne deviendra pas pour autant avant longtemps l’interlocuteur privilégié des Etats-Unis dans la reconstitution d’un équilibre mondial gravement compromis par la tragédie du 11 septembre 2001 et plus encore par l’aventure irakienne. L’Europe n’en a ni les moyens politiques et diplomatiques, ni les moyens militaires. Elle a même en 1993 offert au monde le spectacle d’une désolante désunion.

Parmi les difficultés qu’affronte l’Europe, je n’ai pas à dessein évoqué le récent élargissement. Car à l’échelle de l’histoire du continent, c’est un événement considérable, je l’ai souligné précédemment. Il reste que dans une Europe qui peine à relancer sa croissance, il ne sera pas aisé de dégager les ressources considérables que requerra la mise à niveau des économies des nouveaux membres. Il reste également que l’extension de l’aire communautaire n’est pas achevée et qu’outre l’adhésion programmée de la Bulgarie et de la Roumanie, et probable à plus longue échéance des pays balkaniques, l’Union va devoir affronter sans attendre le problème majeur que lui pose la candidature turque. Ecartons toute hypocrisie : on peut répéter indéfiniment que pour être un candidat crédible, la Turquie devra remplir tous les critères de Copenhague. Mais au bout du compte, la question sera bien celle-ci : l’Union Européenne est-elle prête à accueillir un pays de 70 millions de musulmans, quand bien même la Turquie pratiquerait-elle depuis de longues années une authentique laïcité ?

Croissance en panne, institutions à la recherche d’un nouveau dynamisme, présence au monde incertaine, interrogations sur les frontières de l’Europe : voilà le modèle qui fonde l’unité de l’Europe gravement affaibli. Du même coup se pose la question : au-delà de l’achèvement du grand marché, auquel l’élargissement récent offre de nouvelles perspectives, l’intégration reste-t-elle à la portée des pays membres de l’Union ?

A cette question, il ne peut y avoir de réponse conjoncturelle. Dans l’état présent de l’Europe et du monde, il n’y aura pas de sortie de crise au prix des habituels compromis. Seule une nouvelle vision de l’Europe me semble susceptible de relancer la machine. N’oublions jamais que l’Europe ne s’est pas faite par l’effet d’un mouvement naturel de l’histoire. Elle a été au contraire portée par des hommes et des femmes convaincus que l’histoire est ce que nous la faisons, et que l’on peut renverser le cours des choses à force de volonté, de courage, de lucidité et de patience, en nourrissant une grande ambition. Cette ambition fait aujourd’hui gravement défaut à nos gouvernements, mais sans elle, l’Europe périra.

Et c’est pourquoi je suis profondément convaincu qu’à compter de ce jour, le débat sur l’avenir de l’Europe ne peut plus être l’affaire des seuls gouvernements. C’est le droit et le devoir des citoyens d’intervenir dans ce débat, avec le soutien des associations représentatives de la société civile, des Eglises comme des autres organisations. Je me réfère à nouveau au projet de la CEC : « Nous sommes profondément convaincus que les Eglises et les religions, à l’unisson avec une large part de la société civile, sont partie intégrante de l’espace public. Les Eglises et les religions ont un rôle important à jouer dans les processus, qui peuvent non seulement conduire à l’expression du fondamentalisme religieux, mais aussi leur permettre de contribuer, par les contacts quotidiens qu’elles entretiennent avec les communautés de base, à traiter des problèmes relatifs à l’intégration sociale, aux sentiments identitaires et à l’affirmation des valeurs. ». Je peux faire mention, à titre d’exemple, de l’initiative récemment prise par la Fédération Protestante de France. Comme vous le savez, les électeurs français auront l’an prochain, dans le cadre de la campagne pour l’élection du Président de la République et de l’Assemblée nationale, une bonne occasion de mettre au défi les candidats de prendre clairement position sur les problèmes qui les préoccupent. La Fédération a décidé d’apporter sa contribution aux débats en ouvrant sur son site Internet 11 dossiers, parmi lesquels, bien entendu, l’avenir de l’Europe, et d’autres dossiers qui ne sont pas sans lien avec l’Europe, tels la justice et les prisons, les migrations et le droit d’asile, l’énergie, le racisme et l’antisémitisme, la violence, etc. Que signifie cette initiative ? Il ne s’agit nullement de prendre parti pour tel ou tel candidat, mais de proposer des éléments de discussion pour un débat de fond.

Je n’ai pas la prétention de développer ici ce que devrait être cette vision nouvelle de l’Europe. On peut hésiter entre plusieurs scénarios. Il me semble cependant que dans la grande confusion qui règne aujourd’hui sur la scène européenne, certaines orientations se dessinent, qui méritent attention.

La candidature de la Turquie oblige les Etats membres de l’Union à donner pour la première fois de leur histoire commune une réponse claire à la question, souvent posée et jamais résolue, des frontières de l’Union. Réponse qui ne peut être conçue que s’il est répondu à une question préalable : de quelle Union parle-t-on ? De la Communauté des six pays fondateurs, élargie prudemment en plus de quarante ans à douze Etats membres ? Ou de l’Union qui a commencé à se dessiner avec l’accession en moins de dix ans de 13 nouveaux membres ?

Convenons en effet qu’il n’y a pas de vraie continuité entre ces deux avatars de l’unité européenne. Ce qui les unit, c’est le modèle de société que j’évoquais précédemment, et c’est évidemment capital. Mais le réalisme commande de dire qu’une Union à 25, rassemblant des pays qui auront déjà fort à faire dans les prochaines années pour devenir un ensemble homogène et qui, en raison de l’histoire du demi-siècle passé, auront besoin de temps pour apprendre à vivre ensemble, ne pourra poursuivre sur sa lancée le mouvement d’intégration laborieusement engagé par les premiers Etats membres. La reprise en ce domaine par les nouveaux venus de ce que l’on appelle l’acquis communautaire est une illusion. L’Europe du grand marché verra le jour, à 25, 27, 30 et plus, dans les prochaines décennies. L’Europe politique, celle de la politique extérieure et de défense commune, d’un espace commun de sécurité et de justice, certainement pas.

Cela signifie-t-il que tout espoir de voir apparaître sur la scène mondiale une Europe qui serait davantage qu’un grand marché, est pour l’heure exclu ?

Je ne le crois pas, si l’on veut bien revenir au problème des frontières de l’Europe, pour souligner qu’il s’agit selon moi d’un faux problème. L’unité européenne ne se conçoit pas en vase clos. Puissance économique mondiale, l’Union ne le restera qu’en se montrant non seulement soucieuse d’assurer sa survie, mais surtout décidée à prendre toute sa part dans l’édification du nouvel équilibre auquel le monde aspire depuis la fin de la guerre froide.

On voit bien que se dessine actuellement à la surface de la planète la constitution de grands ensembles, de zones d’influence, sur le continent américain comme dans une Asie en plein bouillonnement. L’Europe ne peut rester spectatrice de l’émergence de ce nouveau monde : elle doit y prendre la place qui lui revient, et qui la ramène naturellement à ses origines, c’est- à-dire la Méditerranée. La géographie, l’histoire et la culture le commandent autant que la logique économique et les menaces que fera immanquablement peser sur la sécurité du continent européen le sous-développement endémique des rives méridionale et orientale de cette mer intérieure, aggravé par une explosion démographique programmée et la persistance de conflits d’un autre âge. Pourquoi l’avenir de l’Union européenne ne serait-il pas dans la constitution de ce grand ensemble euro-méditerranéen ? Au cœur de celui-ci, cimenté par des solidarités économiques et sociales, rien n’interdirait aux pays qui y sont déjà engagés ou qui souhaiteront l’être de poursuivre l’aventure de l’intégration autour de l’euro, d’une politique extérieure et de défense, d’un espace de sécurité et de justice, contribuant ainsi à donner à l’Europe un visage qui ferait d’elle un acteur majeur du jeu mondial.

C’est cette Europe-là qui pourrait affronter les problèmes qui, à l’intérieur même de l’espace euro-méditerranéen, constitueront pour l’actuelle Union une source permanente de crises. Je pense bien sûr au développement économique et social des pays du Maghreb et du Proche Orient, sans lequel il est exclu d’y voir progresser la démocratie. Je pense aux conflits qui meurtrissent depuis trop longtemps cette région, et tout particulièrement au conflit israëlo-palestinien : il est inimaginable que l’Europe ne soit pas partie au règlement de ces conflits qui menacent la paix du monde, à commencer par celle du continent voisin.

Autre priorité pour cette Europe élargie : le développement de relations étroites avec l’ensemble des pays de l’ex-URSS, qui conditionnent elles aussi la stabilité du continent, autant que celle de l’Asie continentale. Dans la redistribution des rôles consécutive à la fin de la guerre froide, l’Union doit être le partenaire privilégié dont la Russie a besoin pour persévérer dans la construction d’une démocratie authentique et d’une vraie économie de marché. Là aussi, c’est l’équilibre de l’espace européen qui est en jeu.

Ajouterais-je, mais cela va de soi, que cet ensemble euro-méditerranéen aurait vocation à prendre en charge les problèmes de développement du continent africain. Car qui d’autre, une fois passé le temps de la guerre froide, est encore susceptible de porter intérêt à une Afrique à la dérive et dont, tôt ou tard, la pauvreté deviendra pour l’Europe un facteur majeur d’insécurité et de déstabilisation ?

Enfin, seule cette Europe regroupée autour de sa mer intérieure méditerranéenne pourrait demain contribuer à redonner tout son sens à la mission que les nations victorieuses du totalitarisme ont souhaité voici 60 ans confier aux Nations Unies, c’est-à-dire la défense de la paix partout dans le monde. Peut-être toutes les guerres ne sont-elles pas évitables, mais l’Europe croit profondément que la meilleure façon de défendre la paix n’est pas de faire d’abord la guerre. Aucun pays, même le plus puissant d’entre eux, ne peut seul affronter aucun des nouveaux défis stratégiques, qu’il s’agisse des crises régionales ou des menaces globales. Et les priorités stratégiques des Etats-Unis sont aussi des priorités européennes, au plan régional (Balkans, Moyen Orient, Irak, Iran, Afghanistan) ou mondial (terrorisme, prolifération, grande criminalité, trafic de drogues, grandes pandémies). Pour affronter tous ces défis, l’Europe est le seul partenaire global sur lequel les Etats-Unis puissent compter. Mais un tel partenariat n’est concevable que si l’Union atteint un certain niveau de crédibilité politique, ce qui est loin d’être le cas aujourd’hui. C’est d’autre part à l’Europe de démontrer à Washington qu’il aurait tort de négliger ce partenariat.

Et si l’on revient un instant au problème des relations de l’Union avec la Turquie, on voit bien que dans cette Union redéfinie, la Turquie, comme tout Etat membre, aurait toute liberté de choisir le cercle dans lequel elle pourrait œuvrer à la stabilité du continent et de la planète, sans appartenir pour autant au noyau dur de l’Union.

Je ne doute pas que d’autres scénarios pourraient permettre de faire face à la crise de croissance que traverse l’Europe. L’essentiel est que le navire européen sorte du brouillard et ait à nouveau le courage d’affronter la haute mer, et que l’on prenne conscience qu’à trop attendre, l’Union européenne finira par avoir son avenir derrière elle.