L'Europe, la mondialisation et les chrétiens

III. Contributions et prises de parole des Eglises sur les débats européens - F. L’Europe et la mondialisation 

Extrait de la revue de l’association AMITITE RENCONTRE ENTRE CHRETIENS n°4 / 2002

L'Europe, la mondialisation et les chrétiens

par le Père Gabriel NISSIM, O.P.
Représentant de l'Association Mondiale Catholique de Communication au Conseil de l'Europe et ancien responsable de l'émission télévisée Le jour du Seigneur

1. DEFINITIONS

1er terme : la mondialisation

L'économie fonctionne à dimension mondiale : les responsabilités par rapport aux entreprises, par rapport à l'économie sont des responsabilités qui s'exercent de façon mondiale (cf. la question des délocalisations) ; le capital se trouve ici ou là peu importe : il cherche, non pas comme les patrons du nord il y a un siècle, a créer des entreprises sur place, mais il cherche l'endroit où ça va coûter le moins cher...
L'expression Nord-Sud (Nord : ceux qui ont le pouvoir et l'argent, nous...) : nous avons le pouvoir par rapport aux gens du Sud ; pouvoir économique, politique mais aussi culturel. Mais réciproquement, un certain nombre de réalités du Sud nous concernent directement : les questions de pétrole, les conflits en Asie centrale.
Il y a donc d'abord une mondialisation au sens où les capitaux sont mondialisés, mais il y a aussi une mondialisation de la pauvreté : aujourd'hui les gens qui sont pauvres, ou qui se sentent pauvres, prennent conscience ensemble de leur pauvreté. Face aux sommets qui réunissent les grands patrons, vous avez les semaines de Porto - Allegre qui réunissent d'autres gens qui eux aussi vivent la mondialisation mais de l'autre côté.
Bien des responsables économiques prônent aujourd'hui un seul modèle pour le monde entier : le seul modèle économique possible, c'est le modèle libéral de l'économie de marché.

La mondialisation est donc une réalité économique, pas politique.

Ce qui veut dire que la plupart des réalités économiques échappent au politique, et au culturel ; le fait qu'il y ait cette domination économique fait que les hommes politiques n'ont pas grand chose à dire. Si vous prenez par exemple les entreprises qui forment ce qu'on appelle le CAC 40 - les principales entreprises qui disent en gros le fonctionnement économique français – La majorité du CAC 40 est possédée par des capitaux qui ne sont pas français.
Cela est vrai pour l'ensemble de l'Union européenne même si l'Union Européenne. essaie de compenser un petit peu à travers un modèle capitalistique qui n'est pas le modèle capitalistique américain mais ce qu'on appelle le modèle capitalistique rhénan : le capitalisme élaboré en Allemagne, sur les bords du Rhin, en particulier la Ruhr, dans les années de l'après-guerre.
Mondialisation veut donc dire que les capitalistes du monde entier sont intéressés à savoir si leur capitaux placés en France rapportent ou ne rapportent pas, gagnent de l'argent ou n'en gagnent pas - et s'ils n'en gagnent pas assez à leur gré les capitaux s'en vont... Pour qu'ils s'en aillent, il suffit de très peu de choses : on prend votre ordinateur, on fait quelques clics et les capitaux sont partis à l'autre bout du monde .... d'une seconde à l'autre. Un gouvernement face à cela va dire : « retenons les capitaux ». Comment ? En leur donnant une rentabilité. Cela veut dire qu'il faut que les impôts sur les sociétés diminuent. Cela veut dire que pour faire rentrer de l'argent dans les caisses de l'État, l'État ne va pas pouvoir compter sur les entreprises mais va être obligé de compter sur vous et moi.
Donc les impôts vont monter pour vous et pour moi et vont diminuer sur les entreprises de façon que la rentabilité se maintienne et que l'économie continue à fonctionner pour qu'il n'y ait pas trop de chômage.
Cette économie libérale de marché, est quelque chose d'extrêmement contraignant ; elle est très difficile à gérer politiquement et surtout socialement ; vous savez qu'actuellement en Pologne vous avez un chômage de 17 % et que vous avez une proportion croissante de familles qui vivent en dessous du seuil de la pauvreté ? (…)

Exemple : le problème des 35 heures

Les 35 heures en soi, c'est très bien ; mais si vous avez une entreprise qui veut venir s'installer ou quelqu'un qui veut mettre ses capitaux en France, il risque de dire : « oui, mais il y a les 35 heures, donc, qu'est-ce que je fais ? Je vais ailleurs ».
Dans la mondialisation économique, je ne peux pas prendre une décision chez moi sans penser à ce qui se passe à côté sous peine de n'être plus compétitif ; dans une économie qui repose sur la concurrence, évidemment, c'est la catastrophe. Dans un inonde mondialisé les capitaux vont se placer là où ça rapporte le plus.
Cela laisse un certain nombre de zones désertiques ; ces zones désertiques du point de vue économique, comme l'Afrique à l'heure actuelle, sont de plus en plus pauvres. L’Afrique, qui est un continent énorme, n'existe pas économiquement, politiquement et culturellement parlant. L'Afrique est infiniment plus marginalisée dans le monde mondialisé qui est le nôtre qu'il y a 25 ans, et déjà il y a 25 ans, il y avait une baisse considérable du pouvoir d'achat du paysan africain en raison de la détérioration des termes de l'échange ; donc, aujourd'hui, on est devant des situations extrêmement graves.
Je lisais récemment dans « Le Monde », la critique d'un livre : Le nouveau défi français, qui porte sur ces questions-là. II disait ceci : les hommes politiques français ne veulent pas l'avouer ; ils ont en réalité de moins en moins de contrôle sur les leviers de l'économie française ; il y a peu de choses qu'ils puissent faire, face au marché et aux tendances de l'économie mondiale.
Dans la revue SPIRITUS, de mars 2002 « Mondialistes autrement », vous avez un article de Mgr Rouet, évêque de Poitiers, et de Konrad Raiser, secrétaire général du Conseil oecuménique des Eglises, qui est plus familier à nos amis protestants ici présents.
Il y a dans ce numéro plusieurs articles intéressants sur la mondialisation, où l'on souligne que, derrière ces approches économiques ou technologiques, se cache une approche symbolique de l'homme : quelle vision de l'être humain est véhiculée par cette mondialisation ? Qu'est-ce que cela change dans notre vision de l'être humain ? Qu'est-ce que cela change à notre vision de la société humaine ?
II faut donc parler de mondialisme, qui est l'idéologie sous­-jacente à la mondialisation ; ce mondialisme, nous dit Albert Samuel, historien et journaliste à RCF, s'appuie sur quelques « dogmes » proclamés ou implicites :
Premier « dogme » : Il n'y a pas d'autre système économique que le capitalisme libéral.
Le second lui est semblable : le libre échange est l'unique voie de la croissance et de la prospérité
Le troisième : est bon tout ce qui le favorise, mauvais tout ce qui le contrarie. En conséquence, la privatisation doit être la règle, l'intervention de l'État prohibée...
Dernier dogme : II n'y a qu'un maître, le marché. Une seule liberté, celle de la main invisible du marché ; c'est elle qui assure la bonne marche du monde et résout tous les problèmes, à condition qu'on la laisse jouer sans contrainte, sans l'intervention du politique.
Le système conjuguant ces divers principes et axiomes constitue la forme moderne du capitalisme, capitalisme néo-américain opposé au capitalisme rhénan. Le capitalisme rhénan, européen, privilégie un contrôle du politique, une certaine régulation par le politique dans une perspective sociale. Le capitalisme américain, néo-libéral, privilégie la rationalité économique dominant ou éliminant les forces politiques sociales et morales estimées dépassées ou inefficaces.

2ème terme : la globalisation

Souvent on l'utilise équivalemment avec mondialisation ; en réalité, je crois que, en français actuellement, « mondialisation » est plus réservé à l'économie ; « globalisation » est réservé aux technologies de l'information et de la communication (surtout Internet).
Autrement dit, la globalisation, c'est un outil de communication qui permet la mondialisation économique.
Deux exemples :
1 - Vous savez qu'aujourd'hui, même s'il y a une bourse à Francfort, à New-York ou une à Hong-Kong, sans compter Londres, en réalité, vous avez une sorte de bourse permanente et universelle sur laquelle les ordres sont donnés et exécutés immédiatement.
Donc, à Paris, les grands responsables des affaires sont en permanence devant leur ordinateur pour voir ce qui est en train de se passer à Hong-Kong ou à New York, et ils donnent des ordres en permanence de façon à s'adapter instantanément à ce qui se passe. Pour cela, il suffit d'avoir un ordinateur et de cliquer : on fait deux trois clics et hop, c'est parti ! Rapidité de la communication par Internet.
2 - L'autre exemple, c'est la délocalisation. Une grande entreprise comme British Airways, par exemple, n'a pas situé son centre d'organisation des réservations à Londres comme on aurait pu penser mais à New Delhi.
Pourquoi ? Parce que par Internet, c'est la même chose. Je clique sur Internet, je réserve mon billet pour faire un vol Paris - Abidjan, et ce vol est enregistré sur Internet ; il va directement être lu par quelqu'un qui est à New Delhi et qui me répond.
La globalisation, ce sont donc des réseaux d'information et de communication à dimension planétaire. Planétaire, mais seulement jusqu'à un certain point, car actuellement, à peu près 15% de la population mondiale est connectée à Internet. N'exagérons donc pas... Vous avez des centaines de millions de gens qui n'ont ni l'électricité ni le téléphone ; c'est ce qu'on appelle la fracture numérique. Donc, à coté de la fracture économique et de la fracture sociale, vous avez maintenant, redoublant ces fractures, les approfondissant, si je puis dire, la fracture numérique. Ce qui veut dire que vous avez de plus en plus de gens qui sont marginalisés, précisément parce qu'ils sont à l'écart de ce réseau mondial de communication.
Ces technologies de la communication n’en sont qu’à leur tout début ; le début d'Internet pour le grand public, c’est 1993, il y a 9 ans ; cela veut dire que nous ne savons absolument pas ce que sera cette planétarisation de la communication dans 5 ans. Actuellement l'augmentation des capacités de transmission double tous les 18 mois ; ce qui veut dire qu'on n'imagine absolument pas ce que ce sera dans 5 ou 6 ans ; et je ne dis pas dans 20 ans !
Nous sommes donc devant quelque chose de radicalement nouveau dont nous n'avons aucune expérience. Mais on peut en relever pour l'instant quelques caractéristiques :
D'abord une « instantanéité ». Je peux communiquer en quelques secondes mes documents aussi bien à quelqu'un qui est à l'autre bout du monde qu'à mon voisin de bureau. Et nous pouvons travailler ensemble sur ce document, comme s'il était à coté de moi.... Et à trois ou quatre. Il y a une disparition de la distance et donc du temps.
Une deuxième caractéristique de cette globalisation, c'est l'inter­activité.
C'est un réseau, c'est une toile : on parle de la « Toile », du « Net »... Cela dit bien ce que c'est : cela veut dire qu'il n'y a pas de centre. Autrefois, vous aviez des centres de civilisations, d'économie, etc. ; aujourd'hui, il n'y a plus de référence centrale. Cela dit, les USA restent dominants, mais il n'empêche.....
En même temps, vous avez, grâce aux nouvelles technologies de l'information et de la communication, une prise de conscience mondiale de la violence subie. Ceux qui sont en position de « dominés », les pauvres, le Sud, les musulmans, découvrent la dimension mondiale de leur condition de mode de vie, et la responsabilité que portent les autres, le Nord, les chrétiens.
On peut penser ce que l'on veut du conflit israélo-palestinien, Dieu sait que c'est quelque chose de dramatique à tous points de vue, mais il est clair qu'il a une résonance mondiale et d'ordre religieux ; il n'y a rien à faire, c'est comme ça.
Alors bien des leaders religieux ont pris la mesure de cela soit pour en profiter soit au contraire pour lutter contre : je pense que les leaders des religions monothéistes ont pris des positions très claires pour dire : non, on n'a pas le droit. Pourtant je pense que malgré ces réactions, on n'a pas encore pris suffisamment la mesure de ce qu'il serait indispensable de faire aujourd'hui pour lutter contre cela, avec cette mondialisation de la violence, sans oublier que la violence n'est pas toujours celle qui est la plus visible : la violence que le Nord fait subir au Sud est aussi une réalité.
Le monde des religions n'est pas seul en cause ; vous avez tout un ensemble d'organisations qui se sont créées contre la mondialisation ou plutôt pour une autre mondialisation. Beaucoup d'ONG se sont constituées en réseau pour lutter pour une autre mondialisation. Cela signale une montée en puissance de la société civile, par exemple l'association ATTAC. II faut savoir que ATTAC en France a rassemblé deux ou trois dizaines de milliers d'adhésions depuis deux ou trois ans, beaucoup plus que les partis politiques. C'est assez significatif : face à la mondialisation, on se rend compte que les hommes politiques ne peuvent pas faire grand chose ; c'est donc à nous, citoyens, de nous mobiliser.

2. MONDIALISATION ET UNIVERSALISME

C'est la première fois peut-être, depuis les débuts de l'humanité, que nous sommes confrontés à la différence des autres. Jusqu'à présent, je vivais chez moi, et les autres étaient très loin. Il pouvait se faire qu'un étranger passe chez moi ; ce n'était pas menaçant. Ou alors il venait comme militaire et venait me conquérir, c'était autre chose ; il y avait conflit ; il fallait se défendre contre l'envahisseur. Aujourd'hui, nous sommes confrontés à la pluralité des ethnies, des croyances, des cultures. De ce fait, la conception même de l'universalisme, soit en tant que conception philosophique, soit en tant que conception religieuse, s'affronte à la différence et à une différence qui résiste.
En fait, jusqu'à présent, l'universalisme était l'expression de la domination occidentale, disons dans les quinze derniers siècles en tous cas. C'était facile d'être universaliste parce que cela voulait dire que nous considérions notre conception comme la seule valable, aussi bien du point de vue culturel que du point de vue religieux ; les autres cultures n'existaient pas vraiment ; ce n'étaient pas des cultures ; les autres religions n'existaient pas vraiment ; c'était de fausses religions. Nous allions enfin apporter aux autres « la » culture, « la » civilisation, « la » vraie religion...
Aujourd'hui pour la première fois nous sommes vraiment confrontés au fait qu'il y a d'autres cultures, d'autres façons de vivre, d'autres religions qui tiennent la route et auxquelles les gens tiennent - et donc qui demandent que nous leur accordions une reconnaissance.
Platon préconisait que le citoyen ordinaire en Grèce (je ne parle pas des esclaves ni des femmes) ne puisse pas voyager, à la différence de l'intellectuel, parce qu'il se serait alors rendu compte que ses coutumes et les lois de sa cité n'étaient pas « naturelles » mais seulement « culturelles » ; il aurait réalisé qu'il y avait d'autres façons d'organiser la cité que celle qu'on lui présentait comme la seule possible ; s'il voyageait, il allait se rendre compte qu'ailleurs c'était différent et que ce n'était pas forcément si mal.
En se confrontant avec ce qui se passe ailleurs, quand on se déplace, on est obligé de modifier sa propre façon de voir et quand on voyage beaucoup on relativise beaucoup sa propre façon d'être humain. Un des problèmes majeurs en France, c'est trop peu de français voyagent, trop peu ont rencontré réellement une autre culture, une autre religion. Ou, si l'on est chrétien, une autre façon nationale de vivre le christianisme.
J'étais en Allemagne hier et nous avons célébré à la fois en allemand, en anglais, en polonais et en français..... très bien. Mais je peux vous dire, pour travailler habituellement avec des Italiens, des Néerlandais, des Belges, des Allemands, qu'on est obligé de relativiser ; nous, Français, nous ne savons pas vraiment le faire : nous sommes restés très hexagonaux. Ceux qui ont vécu quelques années à l'étranger se rendent très bien compte, à leur retour en France, de la différence s'ils parlent avec quelqu'un qui n'a jamais vécu à l'étranger ou au contraire avec quelqu'un qui a fait cette expérience. C'est tout à fait différent : le discours n'est pas le même. Au XVIe siècle avec la conquête de l'Amérique latine, au XVIIe siècle, XIXe, XXe siècles avec le mouvement colonisateur, ce n'était pas de l'universalisme, c'était la civilisation européenne qui allait se répandre ; et la mission, c'était le christianisme qu'il fallait enfin apporter aux pauvres sauvages qui ne l'avaient jamais connu. C'était clair ; dans un cas comme dans l'autre, l'universalisme s'établissait à bon compte par minorisation ou même par négation des autres cultures, des autres religions.
D'ailleurs, il faut dire qu'en Afrique par exemple, les Africains eux-mêmes ont malheureusement intégré cette infériorité culturelle, technologique, humaine, dans leur conscience d'eux-mêmes, face au Blanc. Pour un Africain, il est évident que le Blanc est supérieur au Noir ; cela fait partie, hélas, de sa conscience de lui-même. Même les efforts d'un Senghor, exaltant la négritude, sont très loin d'avoir rendu aux Africains la conscience de leur dignité propre et de la valeur de leur culture.
Aujourd'hui, en revanche, la mondialisation permet une vraie prise de conscience de la valeur humaine des autres cultures et civilisations, de la valeur des autres religions. Parce que nous-mêmes, nous nous sentons menacés dans notre propre identité par une domination économico - culturelle qui vient d'ailleurs, nous commençons à vouloir respecter davantage les autres cultures et les autres religions. Une des conséquences paradoxales de la chute du communisme, c'est que lorsqu'il y avait deux Grands et deux modèles socio-économiques, nous pouvions défendre à bon droit le modèle occidental. Aujourd'hui, on se défend contre le risque hégémonique du modèle culturel supposé universel des États-Unis. II est intéressant de noter que les pays, qui eux, sortent du modèle communiste sont beaucoup moins réticents que nous par rapport au modèle américain.
D'autre part, dans le contexte de la mondialisation, parce que le pouvoir économique s'étend au culturel, la mondialisation entre dans le domaine culturel.
Exemple : 80% des salles de cinéma européennes sont possédées par les Américains. Une majorité de films qui passent en Europe sont américains ; la majorité de nos émissions de télévision sont produites sur des modèles américains. Les exportations de l'industrie audio-visuelle américaine vers l'Europe sont douze fois plus importantes que ce que nous exportons comme produits audio­visuels vers les États-Unis, ce qui signifie une domination culturelle énorme !
Or par rapport à cette mondialisation, vous avez une réaction de repli sur les identités ; en même temps que vous avez la mondialisation, vous avez une « identarisation », une montée des réactions identitaires et une tentation croissante de repli sur son pré carré.
C'est vrai par exemple dans les médias où vous avez une demande de plus en plus importante d'émissions locales, de journaux locaux ou d'informations locales. C'est vrai pour les religions, où l'on trouve de plus en plus de réactions d'intégrisme, chez les catholiques, chez les protestants, chez les orthodoxes. C'est vrai aussi dans le monde juif, dans le monde islamique, c'est vrai partout. C'est vrai aussi au niveau des régions et des langues. Donc partout vous avez, à la fois, mondialisation et repli de type individualiste : on parle alors non plus de « globalisation », mais de « glocalisation ».
Paradoxalement, par la mondialisation et par la « glocalisation », la rencontre de la différence provoque l'affirmation de la différence. Il y a là une réaction mimétique et cette réaction mimétique devient souvent violente : « tu es différent, donc, moi, j'affirme violemment ma différence » - pas toujours, mais souvent. Plus le monde est ouvert, plus le monde est pluraliste, plus on a tendance à affirmer son identité et on l'affirme à partir des choses les plus élémentaires.... Prenez les immigrés italiens ou polonais ; qu'est-ce qui reste le plus longtemps ? « La cuisine et la religion »... ce n'est pas par hasard que le problème de l'identité, de l'art de vivre et de l'identité religieuse sont les réalités qui sont les plus profondes, les plus enracinées, les plus primitives : celles que vous goûtez avec le lait de votre mère... quelque chose de cet ordre-là.
Je pense que c'est là une des grandes difficultés pour le projet européen, j'y viendrai tout à l'heure, parce que son mode de fonctionnement, à l'heure actuelle, tend à laisser penser à beaucoup que ce serait un véhicule de l'uniformisation et de la mondialisation.
C'est pourquoi je pense que ces réactions identitaires, même si elles sont exagérées, si elles tournent a la xénophobie et au nationalisme et il faut bien entendu lutter contre ça, sont une réaction de santé, car il faut maintenir mon identité, ma façon de vivre en être humain, mes racines, mon héritage. Cela existe et c'est indispensable.
En fait l'universalisme, tel qu'il a été pensé au XIXe siècle, notamment à partir de la philosophie des Lumières ou à partir du christianisme, ne s'est pas encore pensé face au respect des identités plurielles.
La mondialisation nous pose donc un défi considérable : il en va rien moins que de l'unité de l'humanité.
Cela est un enjeu majeur pour aujourd'hui ; d'un côté, vous avez une mondialisation, et en même temps vous avez une réaction identitaire au plan culturel et religieux : « moi, c'est moi et toi, c'est toi » - et on n'arrive pas encore à penser ni à combiner les deux ensemble.
Comment maintenir l'affirmation de caractère universel de l'être humain ? Comment en même temps affirmer ma propre identité et te laisser affirmer ta propre identité alors que tu vis à côté de moi ? Tant que tu vis chez toi, ça va très bien ; mais si tu viens vivre dans l'appartement à côté du mien, là c'est un autre problème. Voyez ce qui se passe à Roubaix, à Lille, un peu partout. Tant qu'on pouvait penser l'universalisme à propos des « petits Chinois », ou en proposant aux Africains de dire « nos ancêtres les Gaulois », très bien ; mais aujourd'hui où l'Africain et le Chinois sont (à, dans le métro, à côté de moi, c'est une tout autre affaire.
En réalité, paradoxalement, la mondialisation peut donc aller à l'encontre de l'universalité au sens d'un véritable universalisme respectueux des différences, et du point de vue du christianisme, c'est la même chose : la mission universelle du christianisme est aujourd'hui, elle aussi, contestée au nom du respect des autres. Si vous interrogez aujourd'hui les gens (simplement parmi nous...) combien d'entre nous pensent qu'il y a une vérité avec un grand V ? Pour l'immense majorité des gens, il n'y a pas UNE vérité, il y a DES vérités. C'est une évolution considérable dans le monde chrétien. II y a cinquante ans, vous n'auriez pas eu la même réponse ...
II est important de mesurer que, au niveau de l'universalisme, au niveau d'une conception de fraternité universelle (quand nous disons « tous les êtres humains sont enfants de Dieu », « il y a une seule famille humaine »), toutes ces choses-là auxquelles nous croyons, sont menacées aujourd'hui par la mondialisation et les replis qu'elle entraîne.
Au début du XXe siècle, au sortir du conflit de la grande guerre, on était porté à la découverte des autres, y compris dans le mouvement oecuménique. Le mouvement oecuménique est né dans le mouvement d'ouverture qui sortait de la grande guerre.

Aujourd’hui, dans cette découverte de l’ouverture, nous mesurons mieux l'irréductibilité des différences ; on se rend de plus en plus compte qu'il y a des différences qui résistent au plan culturel, au plan linguistique, au plan religieux. Le mouvement global, au niveau sociologique, est à l'heure actuelle un mouvement inverse de celui du début du XXe siècle ; là où les frontières visibles disparaissent, il y a un sentiment croissant d'insécurité. Nous avons besoin de frontières pour savoir qui nous sommes. Je me demande simplement ce qu'il en sera dans les années à venir, parce que je me dis qu'il n'est pas sûr que nous fassions beaucoup mieux, quoiqu'on nous dise.

3. DANS CE CONTEXTE DE MONDIALISATION, COMMENT SE SITUE L'EUROPE ?

L'Europe qui pendant des siècles a été au centre du monde n'est plus au centre du monde ; et le christianisme n'est plus au centre ni de l'Europe ni du monde par conséquent.
Nous n'avons pas fini de mesurer les conséquences de cette révolution copernicienne ; nous ne mesurons pas à quel point notre vision du monde est en train de changer ; le monde entier est en train de changer. Ceci est vrai de l'Europe et, a fortiori, c'est vrai de chacun de nos pays.

3.1. Dans ce contexte-là l'Europe peut être considérée d'un double point de vue :

Soit comme une forme de la mondialisation à échelle régionale par une économie à dimension de l'Europe, la monnaie unique, le marché unique... :
Les échanges commerciaux de la France se font à 80% ou davantage à l'intérieur de l'Union européenne. Un pays candidat comme la Pologne fait déjà 70% de ses échanges commerciaux avec l'Union européenne ; c'est une des raisons pour lesquelles ils demandent à entrer dedans en disant : « c'est très gentil, nous faisons 70% de notre commerce avec vous et c'est vous qui édictez les règles - nous, on n'a pas voix au chapître... ça ne va pas cette histoire-là ».
Donc dans cette monnaie unique, on peut voir comme une façon pour les multinationales de fonctionner sans problème : là où vous avez un marché unique, et une monnaie unique, c'est plus facile pour commercer, pour exporter, pour importer, faire bouger les gens ; cela fonctionne plus facilement. C'est vrai dans le domaine commercial, c'est vrai dans le domaine financier, c'est vrai dans le domaine technologique.
Ce peut être aussi vu comme une façon de favoriser l'envahissement par les autres : s'il n'y a pas de frontière, s'il y a libre circulation des personnes, cela veut dire que moi, demain, je peux m’installer à Berlin, je travaille là et je prend, la place de quelqu'un qui vit sur place ; à lui de bouger si ça ne lui plaît pas ; Moi, je suis là chez moi.
Cela peut être vu encore comme une façon de faire disparaître les frontières culturelles et religieuses de l'Europe. Une des réticences majeures de la part des pays scandinaves, en particulier du Danemark, de la Norvège (qui ne veut pas entrer dans l'Union européenne), c'est parce qu'ils ont peur d'une « Europe vaticane ». Ils n'ont pas vraiment raison, mais ils n'ont pas tout à fait tort non plus...
Donc, on peut voir l'Europe comme « le cheval de Troie » de la mondialisation.
On peut, à l'inverse, avoir un autre point de vue en se disant : l'Europe est le meilleur moyen, le seul moyen de se défendre contre la mondialisation économique et de garder une certaine maîtrise, en particulier par rapport à notre modèle social.
Nous maintenons un modèle de protection sociale, un modèle où le service public a une place, un modèle où il y a une protection pour un certain nombre de gens, où l'éducation est assurée gratuitement. L'Europe est alors rempart contre la mondialisation, protection contre la mondialisation, elle nous permet de protéger et maintenir notre identité socioculturelle.
Mais on peut aussi utiliser l'Europe pour en faire une forteresse qui nous permette de résister à l'immigration, et donc : « Gens du Sud, restez chez vous ! ».
En outre, il faut bien dire aussi que le Royaume-Uni, les Pays-Bas, les pays anglo-saxons, certains pays d'Europe centrale ou orientale sont plus tournés vers le modèle néo-américain que vers le modèle européen classique ; ces pays veulent que l'Europe soit uniquement un espace économique ultra-libéral et surtout marché unique avec monnaie unique, (jusqu'à un certain point, si on y trouve son intérêt) - et puis pour le reste, pas d'Europe politique, pas d'Europe sociale !..... Nous sommes devant des réalités difficiles.
En revanche, vous avez des pays comme la France, l'Allemagne, la Belgique, l'Irlande qui souhaitent que l'Europe soit politique précisément pour pouvoir maintenir le modèle d'organisation socio - économique et culturel qui est le nôtre, avec une haute protection par rapport au chômage, à la sécurité sociale, aux services publics.
Alors, qu'est l'Europe aujourd'hui ?
Pour l'instant, on ne peut pas dire que les membres de l'Union européenne ni les pays candidats soient vraiment d'accord sur l'Europe qu'ils veulent ; on ne peut pas dire non plus que les citoyens soient aujourd'hui vraiment appelés à un débat sur l'Europe.
C'est pourquoi je trouve qu'une session comme celle-ci est très importante : simplement pour pouvoir se faire une opinion en tant que citoyen et pouvoir se dire : « voilà, moi je veux ceci, moi je veux cela ». (…)
Les médias font parfois un effort pédagogique pour mettre en débat, informer, faire réfléchir sur des problèmes qui ne sont pas immédiatement évidents. C'est possible mais cela demande de la part des journalistes un art pédagogique qui ne va pas de soi. Je parle de la France ; je pense qu'en Italie par exemple vous avez beaucoup plus de journaux et qui parlent beaucoup plus de l'Europe. En Allemagne, je ne sais pas ce que vous en pensez.......
Donc, quelle Europe voulons-nous ? Voilà la question qui nous est posée à chacun.

3.2. D'abord n'oublions pas que cette Europe a des responsabilités

Vous m'avez demandé de traiter de l'Europe dans le contexte de la mondialisation ; cette Europe est en position de responsabilité. Nous avons une vraie puissance économique et nous pouvons peser effectivement sur les orientations mondiales, surtout si nous parlons d'une seule voix.
Je pense que nous avons en particulier, une responsabilité historique vis-à-vis du Sud : vis-à-vis de l'Afrique, bien entendu, en raison des relations coloniales, pas seulement la France, mais la Belgique, le Portugal, l'Angleterre, l'Italie, l'Allemagne - l'Allemagne a des liens encore avec le Congo et le Cameroun.
Nous, la France et le Royaume-Uni, avons des responsabilités par rapport à l'Asie, c'est clair.
L'Espagne et le Portugal ont des liens et des responsabilités par rapport à l'Amérique latine.
C'est la raison pour laquelle, de fait, l'Europe s'est mobilisée dans les accords de Lomé ; les accords de Lomé, ce sont des accords en vue du développement des pays du Sud, des accords exemplaires ; mais, malgré ce caractère exemplaire, ils ont donné peu de résultats.
Responsabilité aussi par rapport à l'ensemble du monde, parce que c'est notre modèle culturel et économique qui s'est répandu partout. L'économie africaine spontanée, ce n'est pas du tout l'économie de marché.
Par rapport à l'environnement, vraie responsabilité aussi. Vous savez qu'aujourd'hui, quand on propose à des pays du Tiers­-monde, du Sud, d'appliquer les mêmes critères de respect de l’environnement que nous, ils nous disent : « attendez, excusez-nous, alors vous voulez nous empêcher de produire. Vous avez pris tout votre temps pour dégrader la création et puis, maintenant vous nous dites : attention, attention ! Vous nous mettez dans des situations de concurrence impossible ! » Donc on a actuellement une vraie difficulté de ce point de vue ; je ne parle pas des ressources forestières ou des ressources halieutiques (le problème de la pêche, c'est que l'on surexploite les mers, les ressources en poisson diminuent).
Par rapport au développement nous prônons toujours : économie, rentabilité, concurrence, profit. Cela ne peut pas durer comme ça ; nous avons une responsabilité par rapport au monde entier dans ce domaine-là.
II est vrai néanmoins que l'Europe joue un rôle modeste, mais un vrai rôle à l'O.M.C. (Organisation Mondiale du Commerce) pour essayer de favoriser une certaine place dans l'économie pour les pays du Sud, mais on est encore loin du compte. Cela a été fait récemment au GB, où nous avons plaidé pour une réduction de la dette : le nouveau ministre de l'économie et Chirac ont plaidé pour des tarifs douaniers plus favorables pour les pays du Sud.
II faut se battre pied à pied pour obtenir cela ; cette responsabilité, nous l'avons par rapport aux pays du Sud.
Nous l'avons également par rapport aux pays de l'Est, aux pays candidats de l'Europe centrale, orientale...
Parce que nous avons tout simplement un long passé commun, affectif ; nous avons des liens les uns avec les autres. Une petite histoire : à quelqu'un qui lui disait : « il va y avoir un match de football : l'Autriche et la Hongrie »; un des députés européens, Otto de Habsbourg - le descendant des archiducs, répond : « Autriche - Hongrie contre qui ? » (…) ; les liens entre les deux pays, culturels, économiques, sociaux et politiques sont pourtant extrêmement forts.
Ce n'est pas du même ordre entre la France et la Roumanie ou la France et la Pologne, mais néanmoins, il y a une relation affective entre la France et la Pologne et la Roumanie ; vous n'imaginez pas en Roumanie, le nombre de gens qui parlent français, un français parfait, même dans les villages. On ne peut ignorer ces choses-là, au nom du marché commun, dire « non, vous n'entrez pas, il faut d'abord appliquer ceci, cela ».
Entre les pays scandinaves et les pays baltes, il y a seulement la mer Baltique, et cela fait une unité ; de même entre l'Italie et la Slovaquie par exemple, ou entre l'Allemagne et la Bohême ou la Slovaquie ou la Croatie, il y a des liens historiques, des parentés. Vous allez à Prague, vous vous sentez chez vous ; toute cette Europe centrale et orientale, c'est notre histoire. (…). Nous avons des liens et donc des responsabilités historiques par rapport à tous ces pays-là.
J'ai été souvent en Pologne ; il y a quelques années, nous avons décidé entre Dominicains de nous retrouver entre frères des pays occidentaux et des pays orientaux, en nous disant : « Pendant quarante ans on ne s'est pas vu ; on avait chacun une autre façon de voir et on ne s'est pas compris du tout parce qu'on était dans des situations radicalement différentes ; alors ça vaudrait la peine simplement de se rencontrer et de se dire franchement les choses qu'on a à se dire ...Qu'avons-nous vécu pendant ces quarante ans ? Partageons notre histoire, ce passé récent... ». Nous avons fait cela et nous avons entendu : « 1939, vous nous avez laissé tomber ; 1945, vous nous avez vendus pour votre liberté et votre tranquillité ; 1968, ce n'est pas mai 68, mais août 68 avec les chars russes écrasant le printemps de Prague... Qu'avez-vous fait alors ? Rien ! Vous n'avez pas bougé... ». Peut-être que nous avions toutes les raisons stratégiques, tout ce que vous voudrez, mais concrètement, pour eux, nous les avons laissés tomber. Je dis que nous avons des responsabilités par rapport à cela ; on ne peut pas « faire comme si ». Nous avons aussi des responsabilités aujourd'hui pour les aider à avancer dans le modèle démocratique.
Je voudrais vous signaler le travail remarquable que fait le Conseil de l'Europe ; à côté de l'Union européenne qui compte actuellement 15 pays, peut-être demain 25, il y a le Conseil de l'Europe qui est une organisation très différente puisque c'est une organisation inter - gouvernementale qui a son siège à Strasbourg et qui comprend actuellement 44 pays, ce qui veut dire pratiquement tous les pays, à quelques exceptions près, du continent européen, y compris la Russie, la Suisse qui y est fort active, la Norvège, la Hongrie, la Pologne...
Or la base du Conseil de l'Europe, c'est l'adhésion à la Convention européenne des droits de l'homme qui est la traduction juridique de la déclaration universelle des droits de l'homme de l'ONU en 1948. La déclaration de 1948 n'a aucun pouvoir, aucun poids juridique, vous pouvez la respecter ou ne pas la respecter. La Convention européenne, elle, traduit cela en termes juridiques et les pays membres du Conseil de l'Europe l'ont signée et ratifiée ; ils sont tenus de l'appliquer ; s'ils ne l'appliquent pas vous avez le droit de traîner votre Etat en justice auprès de la Cour européenne des droits de l'homme à Strasbourg qui n'est pas la Cour de justice des communautés européennes de Luxembourg.
Cette Cour européenne des droits de l'homme à Strasbourg est composée d'un juge par pays et elle rend des arrêts qui permettent de dire à tel pays : « vous n'avez pas appliqué la convention dans tel domaine ». Ainsi la France vient d’être condamnée récemment pour une affaire dans le domaine de l’information ; l'Italie est très souvent condamnée parce qu'elle ne respecte pas les délais des procédures judiciaires et que les procès sont interminables.
Mais là où cela a le plus d'effet c'est que ces arrêts de la Cour européenne des droits de l'homme font jurisprudence et qu'à partir de cette jurisprudence on peut essayer de dire aux pays membres, nouveaux ou anciens : « si vous voulez vraiment mettre en oeuvre les droits de l'homme chez vous, voilà dans quelle direction il faut que vous marchiez, voilà ce qu'il faut que vous mettiez en place chez vous ». Les gens du Conseil de l'Europe se rendent sur place pour essayer d'aider les juristes, les fonctionnaires, les responsables à mettre en place un certain nombre de choses.
Je pense que c'est un travail qui est extrêmement utile à l'heure actuelle ; ce n'est pas seulement utile pour eux, c'est aussi utile pour nous ; parce que nous non plus, nous ne sommes pas « au top niveau » démocratique du respect des droits de l'homme. Donc, en même temps si on aide à la démocratie là-bas, on l'aide aussi ici ; il y a là un travail très important qui se fait pour une démocratie européenne.

4. NOUS, CHRETIENS, DANS CETTE EUROPE, FACE A LA MONDIALISATION, QUELLE EST NOTRE PLACE ET NOTRE RESPONSABILITE ?

Je pense que nous ne pouvons pas nous situer et nous penser nous-mêmes uniquement au plan européen ; pour des chrétiens, c'est trop limité ; nous avons à nous penser par rapport à l'humanité tout entière ; au nom de quoi est-ce que je me préoccuperais seulement des Européens ? Nous avons des responsabilités en tant que chrétiens ; nous ne pouvons pas ne pas considérer les Africains, les Américains du Sud ou les Chinois comme nos frères.
Donc, la mondialisation nous oblige à prendre des responsabilités au plan mondial. La mondialisation existe, c'est un fait ; comment allons-nous l'humaniser, la maîtriser pour en faire quelque chose qui soit un peu plus de l'ordre d'un véritable « universel », d'une véritable fraternité, et pas simplement une mondialisation économique ?

4.1. II est important de nous dire que la mondialisation, au fond, si elle est économique et technologique, d'abord, me semble-t-il, a été rendue possible par une sorte de vision de la globalité. Je pense qu'en cela, la mondialisation est quelque chose de bon ; non pas dans sa réalisation concrète, non pas dans la vision ultra-libérale d'idéologie mondialiste mais précisément comme une utopie, en disant, « oui, tous les êtres humains sont appelés à former une seule famille ; ils sont en réalité une seule famille. II y a une seule race humaine ». II ne s'agit pas de se servir des outils de la mondialisation uniquement dans le domaine financier ou économique, il ne faut pas que l'économique s'impose au culturel.
Aujourd'hui, vous avez une vraie menace sur la diversité humaine. Mais si on la prend du point de vue pluraliste et si le pluralisme n'est pas l'uniformisation, alors cela vaut la peine de réfléchir et d'aller dans le sens de cette mondialisation.
Le modèle économique libéral, le mot le dit, est un modèle qui est fondé sur la liberté ; le modèle communiste, au contraire, était fondé sur l'égalité. J'avais été très frappé en 1989 quand nous avions fêté le deux centième anniversaire de la révolution, par une constatation. J'étais à l'époque producteur du « Jour du Seigneur » et, avec Claudette Marquet, la productrice de « Présence protestante », nous avions monté trois émissions oecuméniques (c'était avant AGAPE) sur les thèmes « Liberté, Egalité, Fraternité ». J'ai découvert à cette occasion-là que la liberté et l'égalité étaient deux notions contradictoires, sauf si on les soumet l'une et l'autre à la fraternité. (Le mot fraternité est un mot très français ; dans les autres pays européens, ce n'est pas le mot qui est utilisé, ce sera le mot solidarité. Mais nous, Français, on a gardé ce mot a fraternité »). II y a là quelque chose d'important : la liberté, tant que vous voulez ; l'égalité, tant que vous voulez ; mais à condition qu'il y ait la fraternité : que ce soit la solidarité qui domine, une solidarité universelle, alors oui.

4.2. Face à ce défi de la solidarité universelle, l'Europe peut être un moyen, à condition que la solidarité fonctionne à l'intérieur comme à l'extérieur.
Est-ce que la solidarité a fonctionné ? Oui, à l'intérieur, la solidarité a fonctionné ; les régions les moins favorisées ont été effectivement aidées financièrement et économiquement par notre argent ; nous avons vraiment contribué au développement de l'Irlande, du Portugal, du Sud de l'Espagne, de la Grèce, de l'Italie du Sud de certaines régions en Belgique et en France, à travers ce qu'on appelle les politiques structurelles.
Maintenant si en doit intégrer dix pays d’un coup qui sont en position économique défavorable, cela va supposer un effort financier considérable que nous sommes de moins en moins prêts à faire. Nos gouvernements sont de moins en moins prêts à nous le demander ; l'élargissement va donc poser des questions financières considérables ...Les pays candidats, de leur côté, ont fait des efforts ; ils ne sont plus au niveau où ils étaient il y a dix ans ; mais néanmoins, il y a des problèmes qui vont se poser...
Alors, le projet européen, avec tout ce qu'il implique au niveau d'un certain nombre de fonctionnements, peut apparaître comme un modèle qui pourrait donner des idées pour un meilleur fonctionnement de la mondialisation. Dans le dernier n° de AMITIE, mai 2002, vous avez eu la bonne idée de donner le texte de la déclaration commune que les Commissions Justice et Paix d'Allemagne et de France ont publiée le 8 mai. Voici quelques phrases de ce document :
«L'Union est le produit d'une approche originale des relations internationales fondées sur le dialogue, le refus des solutions de force et la recherche de l'intérêt commun. L'action extérieure de l'Union doit être cohérente avec cette identité et ces principes. L'Union, médiation régionale permettant de réguler la mondialisation, a vocation à contribuer à la maîtrise de la mondialisation à l'échelle planétaire ».

4.3. Or cette maîtrise, c'est la prévention des conflits à long terme, grâce à la notion de « bien commun » que nous avons su plus ou moins mettre en oeuvre au sein de l'Union européenne depuis le début. L'idée de Schuman, de Monet et des autres était très simple. Vous avez des conflits d'intérêt entre la France et l'Allemagne. La seule façon d'en sortir, ce n'est pas d'avoir une négociation entre la France et l'Allemagne parce qu'un jour ou l'autre on sera tenté d'en revenir à la solution de force. II faut donc mettre en place une autorité commune, chargée du bien commun de l'ensemble de l'Union et donc indépendante des différents pays qui la composent.
Dans la toute première Union à six, l'autorité de la Commission européenne était une autorité indépendante. Aujourd'hui encore des commissaires européens comme Michel Barnier par exemple ou Pascal Lamy, ne représentent pas la France à la Commission, mais ils sont en charge de leur secteur au nom de l'ensemble des pays de l'Union européenne. De même un député européen n'est pas élu par les Français pour défendre les intérêts français, il y a un parlement français pour cela. Un député européen est en charge du bien commun de l'ensemble de l'Europe. Mais le mode d'élection des parlementaires européens reste loin d'être satisfaisant. La bonne solution n'est pas de régionaliser cette élection à l'intérieur de la France, mais de l'européaniser en créant des listes européennes plutôt que nationales. Aujourd'hui, nous élisons tout simplement des députés français que nous envoyons au Parlement européen. On élit Madame Gillig sur la liste du parti socialiste français et ensuite elle va s'inscrire au parti socialiste européen, ça va encore ; mais quand vous élisez quelqu'un de l'UDF ou du RPR, il va s'inscrire au parti populaire européen qui est un parti démocrate chrétien alors que le député RPR ou UDF en question n'est pas forcément chrétien. Je ne suis pas contre la démocratie chrétienne, je dis simplement que les clivages politiques au plan européen ne sont pas les mêmes qu'au plan national ; tant qu'on n'aura pas une élection européenne avec des listes européennes ou, en tous cas, des partis qui se présenteront au nom d’un parti européen, on n'arrivera pas à avoir la conscience que le Parlement européen et les instances européennes sont faits pour défendre les intérêts du bien commun de l'Europe.
Ce bien commun doit inclure les intérêts nationaux et traiter les conflits d'intérêt éventuels par la négociation. Or, actuellement ce qui est en train de se faire au sein de l'Union européenne, c'est que le Conseil des ministres a de plus en plus de pouvoir au détriment de la Commission européenne. Mais ceux qui siègent au Conseil des ministres sont là en tant que représentants de leurs différents pays, à la différence de ce qui se passe à la Commission. Tant qu'il y aura un droit de veto de la part d'un pays par rapport à l'ensemble, on bloque tout puisqu'un pays, au nom de son intérêt propre, peut mettre obstacle au bien commun de l'ensemble. Jusqu'où ne pas aller trop loin ? Comment faire fonctionner les choses ? Ce n'est pas évident ; il est clair que lorsqu'on sera vingt-cinq pays, ce sera plus difficile qu'à quinze.. C'est là une question majeure. La Convention actuellement au travail sous la présidence de Giscard d'Estaing va proposer des solutions, mais je pense qu'il va falloir beaucoup de temps pour mettre des processus en place et qu'actuellement les opinions publiques européennes ne sont pas vraiment prêtes à entrer dans ce jeu-là ni à comprendre que le bien commun est plus important que les intérêts nationaux. Je ne dis pas l'opinion publique en général, mais je dis l'opinion publique quand elle est concernée, quand vous avez un groupe social, par exemple une profession comme les agriculteurs qui refusent des mesures inévitables. Alors, que voulez-vous que le gouvernement fasse ? C'est vraiment un problème difficile qu'on va avoir à résoudre. On ne peut pas purement et simplement supprimer l'aspect intergouvernemental mais en même temps il faudrait donner beaucoup plus de pouvoir à la Commission au lieu de lui en enlever et supprimer le plus possible la règle de l'unanimité au profit d'une majorité qualifiée.
A Berlin, samedi soir, un des frères belges a regardé une émission à la télévision allemande ; il s'agissait d'un reportage sur Berlin, dans les derniers mois du régime hitlérien, à la fin de la guerre ; c'était un reportage hallucinant. Il nous a dit à la messe, hier matin : « Quand j'ai vu cela, je me suis dit, vraiment, il faut que nous priions pour que Berlin (où nous étions) ne connaisse plus jamais cela et que la culture de la négociation l'emporte définitivement Sur la culture de guerre ». Pendant ce temps, les responsables politiques continuent à faire leur propagande comme si de rien n'était .... un rêve complet...
C'est cela que nous avons à mettre en place pour le monde entier; mais nous ne le pourrons que si nous le faisons au niveau de notre région, la région européenne qui est la nôtre.
De même dans les négociations du l'OMC , l'Europe, si elle a cette culture-là, peut jouer un rôle pour dire:« non, ce n'est pas ainsi qu'on peut résoudre les problèmes. Non aux conflits, qu'ils soient économiques ou politiques. »

4.4. II y a encore le développement de la démocratie en Europe, qui est loin d'être parfait mais sur lequel des progrès sont en cours.
Certes la conception de la démocratie n'est pas la même, c'est évident, en Allemagne et en Italie, en Suisse et en Angleterre, mais, grosso modo, on peut dire que la démocratie existe dans nos pays et qu'elle fonctionne, jusqu'à un certain point. Je prends quelques exemples :

• La peine de mort : elle est abolie dans nos pays (même si la Russie traîne les pieds ; elle a obtenu un moratoire sur ce point).

• La torture : il y a une convention contre la torture ; je ne dis pas qu'on ne torture pas en Europe, mais néanmoins, on fait des progrès : il y a une presse y a une convention européenne, on peut se défendre.

•  La liberté de l'information : elle est loin d'être parfaite mais elle fonctionne ; le respect de la vie privée, cela fonctionne.

• Une certaine justice équitable, un procès équitable, c'est loin d'être parfait ; il y a des progrès à faire, néanmoins, un certain nombre de choses existent.

Toutes ces avancées un peu à la fois contribueront, comme dit la commission Justice et Paix, à la maîtrise de la mondialisation. C'est une approche originale des relations internationales fondées sur le dialogue, le refus des solutions de force et la recherche de l'intérêt commun.

4.5. Trois défis auxquels nous, en tant que chrétiens, nous sommes plus particulièrement confrontés :

1 - La solidarité, d'abord avec les plus pauvres

Mgr Rouet, réfléchissant sur la mondialisation, cite l'économiste Amartya Sen, qui écrit : « Un des problèmes cruciaux est celui du partage des bénéfices potentiels de la mondialisation entre les pays riches et pauvres et aussi entre les divers groupes humains à l'intérieur des nations ». Et il ajoute ceci : « Derrière les énoncés d'un vrai problème, [cette phrase] laisse entendre que seule une meilleure redistribution des revenus résoudrait les inégalités, comme si plus d'argent donnait magiquement plus de responsabilité sur les décisions, plus de conscience et de participation politique. Qui décide du partage ? Quel pouvoir renforcé définit les parts ? De cette phrase il sort un assistanat généralisé qui, sous prétexte d' une nécessaire augmentation des revenus, écarterait des hommes de la maîtrise de leur histoire. » (Spiritus, n°166, p.124).
Aussi Mgr Rouet propose de passer du partage à l'échange : « On peut partager sans rien recevoir. L'échange est réciproque. Trop d'hommes n'ont pas conscience de donner quelque chose. Ils se replient sur eux par une sorte de honte de n'être que ce qu'ils sont. Ils ont l'impression d'être superflus. Pour dépasser cette paralysie, où les inégalités puisent un prétexte de justification, il convient de rappeler fortement ce qui est commun à tous les hommes : leur précarité, l'exigence de donner sens à leur vie, la reconnaissance de leur dignité. Le partage peut flotter sur une libéralité superficielle. La réciprocité se fonde toujours sur une base existentielle commune [.] Alors une mondialisation humaine pourrait commencer. A mes yeux, c'est elle dont l'Église doit être le signe et la servante. » (id. pp. 128-129)
Le problème aujourd'hui n'est pas simplement le partage et la solidarité au sens où moi je décide de donner à quelqu'un, mais c'est de permettre à chacun de jouer son rôle et d'avoir sa responsabilité. Or la mondialisation, c'est la rentabilité ; si quelqu'un n'est pas rentable, si quelqu'un n'est pas solvable, eh bien, il n'a pas de place dans ce monde-là. Aujourd'hui, comment faire participer ceux qui ne sont pas rentables ? Ceux qui ne sont pas solvables ?
L'Europe, je crois, est une des possibilités d'améliorer la participation de chacun à la responsabilité, en particulier à travers l'éducation. Une vraie formation, aujourd'hui, c'est un choix politique et économique. Quel argent allons-nous mettre dans la formation initiale et permanente ?

2 - L'unité

Quand j'ai vu le 11 septembre les tours du World Trade Center s'effondrer, je n'ai pas pu m'empêcher de penser à la tour de Babel. Je sais qu'il est choquant de dire cela, mais ce que je veux dire, c'est que la condamnation de Babel, dans la Bible, c'est la condamnation du totalitarisme ; donc d'un seul modèle qui veut s'imposer à tout le monde.
Je pense que cette violence inadmissible contre les États-Unis, contre le Nord, pour une part, c'est une façon de dire : « nous refusons la dictature d'un modèle unique, nous voulons garder notre identité; nous ne voulons pas être soumis à un modèle économique et culturel ; nous ne voulons pas que l'anglais devienne la langue universelle du monde ; nous voulons garder nos coutumes, notre façon de vivre, notre religion et notre cuisine....»
Mais demandons-nous nous-mêmes si notre christianisme et, en particulier le catholicisme romain, n' a pas contribué lui aussi à une certaine uniformisation. Le modèle catholique a tendu longtemps à l'uniformisation même si, depuis Vatican II, on a mis en valeur l'Eglise locale, mais on revient de loin. Dans la tension permanente entre les exigences locales et l’inculturation, d'une part, la recherche d'unité d'autre part, actuellement, dans !'Église catholique romaine, la tendance à l’uniformisation revient en force. On verra comment le prochain pape s’orientera ; les choses ne sont pas gagnées du tout…

3 - Le dialogue

Nous devons entrer dans une nouvelle forme de la mission : l'oecuménisme ne doit plus chercher l'unité au sens où tout le monde se rassemblerait dans une seule institution, mais la communion. L'unité, aujourd'hui, doit non pas supprimer les différences mais les inclure. Je me réjouis que les Luthériens soient Luthériens et qu'ils m'apportent une autre vision du christianisme que la mienne. Je me réjouis que les Orthodoxes aient une autre conception que la mienne, parce que cela enrichit ma vision du christianisme.
Cela dit, ce n'est pas facile ; là où c'est le plus difficile, ce n'est pas forcément d'une confession à l'autre, mais d'une culture à l'autre. II est assez facile de s'entendre avec un Luthérien français ou avec un Orthodoxe français. Mais s'il s'agit de parler avec un Orthodoxe russe, je peux vous dire que chacun d'entre nous va être choqué.
Nous avons de ce point de vue aussi à passer du partage à l'échange. Cela est fondamental. Un oecuménisme de l'échange. Je lisais récemment un article du philosophe protestant Olivier Abel, professeur d'éthique et de théologie morale qui invitait, pour pouvoir dialoguer, à commencer par écouter, mais aussi, à certains moments fermer les oreilles et ne plus écouter les autres pour s'écouter soi-même. C'est seulement si je m'écoute moi-même, si je suis attentif à ma propre dignité, si j'avance dans l'estime de moi­-même que je pourrai aussi ensuite accepter que l'autre s'estime lui­-même et écouter cette estime qu'il a de lui-même et entrer dans un véritable dialogue avec lui : « Aime ton prochain comme toi ­même ».

Texte transcrit par Maryvonne Marquant à partir de l'enregistrement de la conférence