Suite aux débats sur l'Europe

III. Contributions et prises de parole des Eglises sur les débats européens - B. Le référendum sur le Traité Constitutionnel

PREDICATION
Suite aux débats sur l'Europe

Pasteur Guy BOTTINELLI
Mission dans l'Industrie

Au départ il y a la peur. La peur présente confusément dans la conscience des petits salariés comme dans la tête des managers. La peur qui conduit à se défendre, contre les U.S.A. ... contre le Japon.

De toutes façons on nous dit : "Sans l'Europe, c'est pire...". D'où l'Europe de la nécessité (J. Delors). Au départ il y a donc ces avertissements, ces regards inquiets, ces encouragements à l'effort, faute de quoi...

Mais se dire qu'il vaut mieux faire l'Europe que faire la guerre, ne suffit pas à créer une dynamique dont nos contemporains et nous-mêmes ont besoin... sans même parler d'un enthousiasme. Et les chrétiens que nous sommes hésitent encore à faire figurer l'Europe dans le calendrier de leurs espérances. A quelle place ?

Heureusement qu'à côté de l'Europe de la nécessité, il y a l'Europe de la volonté. Nous n'y sommes pas encore. En matière de construction européenne, il n'y a pas de miracle : on entend d'ailleurs dire cela de beaucoup de projets ou de réalisations importants. A moins, comme dit Jean Boissonnat, que le miracle ne soit le nom de la volonté quand on croyait l'avoir perdue...

Le premier remède qui nous est proposé, c'est de grossir. Et nous voici happés par les chiffres : nous sommes en Europe 320 millions de consommateurs après tout, et "ils" ne sont que 250 millions ici (USA) ou 120 millions là (Japon). Alors, en avant les grands groupes : les de Benedetti-Goliath et les Berlusconi-César. Or, on nous dit par ailleurs, dès qu'il s'agit de créer des emplois, que l'avenir est aux petits ; ce binôme mérite qu'on s'y arrête. D'autant plus qu'il traîne toujours plus ou moins chez les chrétiens un arrière-goût de petitesse, qu'ils baptisent humilité. Puisque le nom de Goliath est prononcé, il faut bien parler de David, de David première manière. Vous vous souvenez l'histoire de David et Goliath : après que Saül eut essayé de déguiser David en guerrier antique on sait ce qu'il advint. David préféra la fronde et la souplesse des mouvements.

Ce qui nous place devant l'alternative : menés à grossir en bâtissant l'Europe, devons-nous utiliser les armes des gros - ou pouvons-nous utiliser la seule arme des petits, à savoir la solidarité ? L'histoire ouvrière est pleine d'enseignements à ce propos : je prends cet exemple que je connais un peu mieux, et aussi parce que les héritiers sont fatigués, et ceci m'amène au troisième point.

Force est de constater que les colonnes de l'armée Europe ne progressent pas d'un même pas : loin devant, il y a les blindés des marchands, nettement en arrière, les états-majors des politiques, et tout à fait à la traîne, la piétaille des salariés... y compris les 16 millions de chômeurs. C'est ainsi nous dit-on que l'Europe économique devance largement l'Europe politique et surtout l'Europe sociale. A priori, je n'ai rien contre les marchands sauf quand ils se mettent, comme dit la Bible, à acheter aussi des êtres humains. Dans nos milieux d'églises, bien fournis en pédagogues, en fonctionnaires, en socio-médicaux et en clercs - autant dire en "observateurs" de l'économie - j'ai plutôt envie de réhabiliter les marchands. Ne sont-ils pas les principaux vecteurs de l'échange.... et pas seulement de l'échange commercial ?

N'oublions pas qu'ils ont été, avec les soldats, des acteurs de la propagation de la foi chrétienne dans les premiers siècles ! Mais ce qu'on ne peut accepter c'est qu'ils outrepassent leur fonction, par le poids de leurs décisions sur des pans entiers de la société, bref, c'est qu'ils deviennent de fait, des politiques.

Un seul moyen de réfréner leurs ardeurs de pouvoir : c'est de faire avancer l'Europe sociale. Les Églises, à travers divers documents y sont largement invitées : il leur reste à inventer le "comment". Priorité à l'Europe sociale, doit être leur mot d'ordre. Vous savez qu'en France un universitaire a été chargé par le ministre du travail d'étudier les incidences sociales du marché unique européen : il devrait être la cible de nos interventions. Par ailleurs, lors du dernier week-end à Paris, 75 personnes se sont retrouvées, venant de nombreuses familles protestantes, pour le colloque "Conversions­Reconversions'' organisé sous le patronage de la Fédération protestante, afin de mieux lutter contre le chômage, le racisme, les pauvretés, dans ce monde de grande mutation technologique. Ces personnes, toutes acteurs de terrains, se sont dotées d'une "coordination" pour servir de relais vers l'intérieur et vers l'extérieur des Églises, afin de rendre plus crédible leur volonté de préparer un avenir moins sombre. Personnes de terrain, ai-je dit, J'y insiste, car la vigueur de notre interpellation en direction des décideurs repose essentiellement sur notre implantation au coeur des dangers, des détresses, des enjeux. La force de notre voix dépend de l'endroit où nous avons les pieds ...

Une chance et un risque - l'un va toujours avec l'autre dans l'aventure chrétienne - nous sont proposés. Cette chance et ce risque c'est d'être embarqués ensemble avec des plus petits, Portugal, Grèce, dans le bateau Europe. De ce fait nous ne serons plus dans la situation confortable du cargo bien rempli, qui de temps à autre, balance par dessus bord quelques vivres aux passagers des radeaux à la dérive .... mais nous les faisons monter à bord. N'est-ce pas une situation tout à fait révolutionnaire ? La seule, peut-être ... Et sans chercher bien loin saurons-nous ainsi "embarquer" dans nos organismes d'églises, quelques chômeurs, ou de ceux qu'on appellera bientôt des "RMI" (Revenu Minimum d'Insertion) ? Quelle chance et quel risque si nos Églises opéraient ainsi, d'avoir à montrer le chemin de l'Europe ! Quelle chance et quel risque de pouvoir ainsi parler à nouveau des pauvres avec eux, en nous guérissant du même coup de notre indigestion de messages en leur faveur et ... en leur absence !

Deux mots pour conclure :

• L'Europe est encore trop chargée d'appréhension, de peurs, pour être une utopie mobilisatrice. Nous sommes trop préoccupés de la cohésion franco­française pour viser plus loin : les mouvements de grèves de ces jours-ci en sont la preuve.Sans parler de tous ceux qui rêvent secrètement ou publiquement d'un repli douillet sur l'hexagone :on est tellement mieux à Toulouse qu'à Hambourg ! Au point où j'en suis, et je ne pense pas être le seul, je n'ai aucune compétence pour prophétiser que l'Europe représentera un progrès pour le développement solidaire des peuples. Or, il se trouve que, par la grâce de Dieu, nous sommes aussi porteurs d'une utopie mobilisatrice : je veux parler de la promesse de son règne. Si l'Europe nous est offerte comme un grand dessein, certains disent même, le seul, nous ne pouvons éviter de le situer par rapport au Royaume. Tout simplement parce que tout grand projet collectif implique cette référence. Alors, l'Europe est-elle en train de prendre la relève du socialisme chrétien ?

• Face à ce nouveau destin pour nos peuples, nous sommes assaillis d'interrogations. Il n'y a qu'à voir le nombre de "questions aux Églises" qui terminent leurs documents sur tous les sujets : le racisme, le chômage, l'environnement, les pauvretés, l'Europe, et j'en passe. Certes, bien léger serait celui qui renonce à se les poser. Mais n'oublions pas que le monde nous attend, pas seulement aux questions que nous posons, mais aux réponses que nous apportons. J'ai beaucoup retenu d'une publicité d'entreprise parue il y a quelques années. Elle disait en substance ceci : "des chercheurs, on en trouve ... mais nous, nous cherchons des... trouveurs".

Pour cela nous n'avons pas fini d'explorer toutes les ressources que la grâce de Dieu peut révéler en nous, parmi nous et hors de nous. Face aux défis qui sont devant nous, je pense au texte des Éphésiens où l'apôtre Paul énumère les armes du chrétien dans le combat de la foi : l'armure de Dieu, la cuirasse de la justice, le bouclier de la foi, le glaive de l'Esprit. Je vous suggère d'y ajouter quelques équipements adaptés à notre sujet. Revêtons-nous également de contre-pouvoirs, d'imagination sociale et de structures solidaires, qui sont autant de visages de l'amour.

C'est la grâce que je nous souhaite.

Dimanche 23 octobre 1988