À La recherche d'une vie bonne

III. Contributions et prises de parole des Eglises sur les débats européens - A. L’identité de l’Europe et ses valeurs

Article paru dans le journal Le Messager Evangélique, N°36/2000

À La recherche d'une vie bonne

Ces valeurs qui structurent l'Europe

Par Christian Kempf

SUR QUELLES VALEURS FONDAMENTALES le projet européen s'appuie-t-il ? Au-delà des modalités pratiques qui peuvent être négociées en fonction des intérêts propres à chaque État, sommes- ­nous sûrs, en tant qu'Européens, de « vouloir la même chose » ? Réflexion.

Décider, après tant de guerres, de malheurs, d'horreurs et de destructions, que « Plus jamais ça ! » et ne pas en rester à l'incantation vide d'effet mais faire un pas décisif, concret parce qu'inscrit dans des textes faisant autorité, afin que, selon les mots même de Robert Schuman dans sa déclaration du 9 mai 1950 (1), la guerre soit rendue non seulement impensable, mais tout simplement impossible, c'est faire un « geste de rupture » historique.

C'est prendre l'option déterminante d'une paix qui ne se fonde pas sur l'écrasement, voire la disparition, de celui qui était vécu jusque­là comme l'ennemi, mais l'intégré dans une relation de coopération et de co­décision où chacun s'ordonne à une autorité commune qui les dépasse tous deux pareillement.

Une telle décision, en rupture avec les pratiques héritées, ne peut avoir lieu que si elle se réfère à des valeurs. Encore faut-il que celles-ci soient perçues comme suffisamment supérieures - ou fondamentales, c'est selon - pour qu'elles soient reconnues comme universelles, ou du moins pleinement partagées par les parties en cause.

Or, les valeurs, à en croire le philosophe moderne Paul Ricoeur, on n'en parle pas dans la vie courante : elles ont le statut d'« oublié », elles sont perceptibles dans l’après, et au plus tôt au moment même où elles agissent en nous, dans nos pensées, nos paroles et nos actes. Dans nos décisions. Ces valeurs, assez fortes pour être du côté du « bon » et du « juste », ont trait à ce que Ricoeur appelle la visée éthique, « visée de la vie bonne avec et pour les autres dans des institutions justes » (2). Cette formulation fait apparaître trois plans étroitement dépendants les uns des autres.

Le premier concerne la vie, la pratique, de l'homme au sens unique et personnel : l'homme est capable de discerner - et il agit en fonction de - ce qui pour lui est la vie telle qu'elle vaut ultimement la peine d'être vécue, telle qu'elle suscite en lui « l'estime de soi ». Cette estime de soi ne va pas sans le respect, la prise en compte de l'autre et des autres, deuxième plan de la formulation : la relation interpersonnelle est le lieu où s'avère le caractère « bon » de la vie que l'on vise et que l'on cherche à mener.

Dans la relation interpersonnelle, la vie n'est bonne que si elle est « juste », c'est-à-dire si elle est marquée par l'égalité des statuts et des possibilités (au sens du « pouvoir faire »). Ce qui ouvre au troisième plan, celui des institutions : en vivant ensemble, les hommes instaurent des institutions, celle de la famille et du clan, celle des amis et des voisins, des partenaires et des collaborateurs et, plus loin, celle des corporations, des communautés, des villes et des États. Ces institutions sont chargées, même si elles ne le font pas toujours ni partout, de porter à une dimension plus générale la qualité de « justice » des relations inter­personnelles. Une justice qui garantisse dans la durée et dans l'espace l'égalité des statuts et des possibilités de chacun. (3)

Du côté de la construction européenne, s'interroger sur les valeurs revient alors à se demander quelle est la « justice » confiée aux institutions de l'Europe, pour quelle « égalité » dans les relations interpersonnelles et en faveur de quelle « vie bonne pour chacun.

Les textes, déclarations et réflexions qui ont fondé l'Europe ou qu'elle a suscités donnent ample matière à réflexion et à interprétation. (4)

La paix, tenez. L'on discerne dans cette notion, telle qu'elle apparaît dans les textes européens, la visée d'une vie bonne à vivre, d'un « vivre ensemble » juste et garanti par des institutions de justice. Le conflit n'y est nullement nié, ni évacué : il est intégré à la construction en tant que « conflit structurant », dans le contexte d'une « culture du débat » où, au lieu de régler les différends par les armes, on les porte à la discussion lors de négociations qui ne doivent acculer personne à perdre la face.

Puis, la personne, son intégrité, sa liberté, ses droits (fixés entre autres dans la Convention européenne des droits de l'Homme) et ses devoirs. Devoirs de citoyen, en particulier sous l'angle de la solidarité non seulement avec tout autre Européen, mais aussi - et les Traités le spécifient - avec les peuples les plus pauvres dans le monde...

J'arrête là. L'ambition n'est pas de clore une liste de valeurs proprement européennes, mais de repérer la saveur spirituelle de ce « vouloir la même chose » qui s'élabore, vaille que vaille, en Europe et dont le premier ressort fut « ce que nous ne voulons plus », à savoir le totalitarisme, le déni de l'humain, la haine de l'autre. Cette foi en l'homme, malgré et avec ses failles, semble bien caractériser l'Européen-dans-l'âme ; elle fait penser à une autre foi, à laquelle plus d'un des « pères fondateurs » s'est constamment référée.

(1) Déclaration du 9 mai 1950 de Robert Schuman voir

(2) Paul Ricoeur, « Soi-même comme un autre ». Editions du Seuil, Paris 1990, page 202

(3) Ces trois plans peuvent être repérés selon le moment où je dis « je », celui où nous disons « je » et « tu » et celui où nous disons aussi « il » et « ils ».

(4) C'est d'ailleurs le propre des textes - et la chance qui ils offrent - que de fournir l'occasion et la nécessité de l'interprétation : ils ne contiennent pas la vérité, ils la suscitent dans le vif des pensées et des paroles échangées à leur propos. Le texte biblique lui aussi - et d'abord' - se donne à lire sous cet éclairage.