Pour une Europe spirituelle

III. Contributions et prises de parole des Eglises sur les débats européens - A. L’identité de l’Europe et ses valeurs

LES ÉGLISES ET LA CONSTRUCTION EUROPÉENNE
Pour une Europe spirituelle

Richard Fischer

Secrétaire exécutif à Strasbourg de la Commission oecuménique européenne pour Église et société (Conférence des Églises européennes)

Le christianisme peut-il servir l'Europe? Oui, dit Richard Fischer, même si « la voie est étroite ».. Un projet qui, comme celui de l'Europe, cherche à rompre avec la logique guerrière ne peut pas laisser les Églises indifférentes. C'est le mandat même de ce pasteur placé au contact des institutions européennes.

Depuis plusieurs décennies, les diverses Églises présentes en Europe s'efforcent de participer à cette réinvention.

Chacun peut, au nom de ses convictions laïques ou religieuses, vouloir contribuer à une Europe qui ait un sens, celui de développer le respect de l'être humain et de son environnement, la démocratie, les droits de l'Homme, la force du droit supérieur au droit du plus fort, dans et pour une culture des différences, y compris religieuses, vécues comme un enrichissement mutuel.

C'est peut-être dans ce sens que l'on peut parler d'une Europe spirituelle, à condition d'accepter qu'« aucune époque, aucun pays et à plus forte raison aucun groupe ni aucun individu ne peut se dire dépositaire de l'esprit européen. Seul compte l'élan de liberté qui, en s'émancipant de la contrainte des habitudes, renouvelle la donne et ouvre le chemin de la renaissance. Née d'un geste de rupture, la culture européenne n'appartient qu'à ceux qui osent la réinventer. » (1)

Tâche redoutable, car notre histoire commune a des racines lointaines et profondes qu'il s'agit de visiter et d'explorer avec patience et persévérance. Le but est d'en extraire le poison qui s'y trouve et qui continue d'alimenter la méfiance et la peur de l'autre, de l'étranger et du différent. L'absence ou la faiblesse de ce travail de mémoire porte parfois des fruits amers : recrudescence du racisme, de l'intolérance et de l'antisémitisme, repli nationaliste et montée des droites extrêmes, violence haineuse, guerre et purification ethnique comme dans les Balkans, ou encore poches de conflits parfois violents en Irlande du Nord, au Pays Basque ou à Chypre. Ce travail de mémoire permettra la transformation du poison en sève de vie et de dynamisme, j'en suis persuadé, même si ce sera long.

C'est au vu de cette tâche que la Commission Église et société de la Conférence des Églises européennes (KEK) s'efforce de contribuer à façonner le visage de l'Europe, qu'elle soit celle de l'Union européenne (15 États), du Conseil de l'Europe (41 États) ou celle, encore plus vaste, de l'OSCE (Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe). La Commission - oecuménique puisque, outre l'Église anglicane, elle regroupe des Églises protestantes et orthodoxes - travaille en étroite collaboration avec ses partenaires catholiques et en dialogue croissant avec le judaïsme, l'islam et les humanistes, par exemple dans le cadre du programme de la Commission européenne intitulé « une âme pour l'Europe : éthique et spiritualité ».

Notre travail est de plus en plus apprécié par les responsables des organisations et institutions européennes. Plus que d'autres, ils sont conscients qu'une Europe unie, pour réussir, doit être l'affaire de tous, pas seulement des techniciens et des politiques. Présentes jusque dans les plus petits villages, les Églises peuvent être des partenaires décisifs pour favoriser le dialogue et la compréhension dans la société, par leur parole, leurs activités éducatives, culturelles, sociales et humanitaires. Avec d'autres, elles sont souvent aussi la voix des sans-voix et l'avocat des oubliés.

À temps et à contretemps, elles rappellent que « l'homme ne vivra pas de pain seulement ». Malgré leurs déficiences, et parfois leurs contre - témoignages, elles sont des lieux uniques de réconfort et d'encouragement, mais aussi de réflexion et de débat sur le sens possible de notre vie personnelle et en société. Qui plus est, elles restent parmi les rares espaces de rencontre entre les générations et les milieux sociaux.

Certes, le christianisme a servi l'Europe en lui fournissant une religion séculière, celle des droits de l'Homme, de la dignité de la personne humaine et de l'ingérence humanitaire.

Mais le christianisme peut-il servir l'Europe, sans s'y diluer et perdre son identité? La voie est étroite. Elle passe par le dialogue lucide et courageux entre religions et cultures, un dialogue fondé théologiquement et développé massivement à l'initiative des Églises. Il requiert conviction et mobilisation. Les Églises, en déclin sociologique, recèlent, pour y faire face, des trésors d'imagination et d'énergie chez les « fidèles », et chez beaucoup d'autres peut­être plus éloignés d'elles dans leur vie quotidienne.

D'après un article de Richard Fischer paru en janvier 2000 dans la revue « Dialogues » de la mission laïque française.

(1) Heinz Wismann, professeur de philosophie à Heidelberg et Directeur d'études a L'Ecole pratique des Hautes Études à Paris.