Les fondements culturels de l'Europe

III. Contributions et prises de parole des Eglises sur les débats européens - A. L’identité de l’Europe et ses valeurs

Extrait de la revue Autres Temps, Les Cahiers du Christanisme Social, juin 1991

Les fondements culturels de l'Europe
Jacques Rollet, théologien catholique et politologue.

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Il n'y a pas d'Europe des valeurs, il y a un donné culturel. Si on réfléchit sur l'Europe du point de vue de son histoire, je vois trois sources repérables qui président à la vie culturelle, plus ou moins enfouies, des différents États. (…) l'Europe est marquée par trois sources : le judaïsme, - l'Ancien Testament et le christianisme bien sûr -, la raison grecque et le droit romain.

Le Judaïsme

L'Europe a reçu du judaïsme - et du christianisme qui le prolonge - le sens de l'homme et de la justice. Quand on compare cette Europe venant du judaïsme à la source grecque ou romaine, on s'aperçoit que c'est le judaïsme, par l'Ancien Testament, qui a apporté le sens de l'autre et le sens du pauvre. Et ce n'est pas pour rien que ces dernières années, la nouvelle droite, par exemple, avec Alain de Benoist, a développé l'idée qu'il fallait « extirper de l'Europe le venin égalitaire du judéo-christianisme ». Un philosophe juif contemporain comme Emmanuel Levinas, remet le mieux en valeur, y compris pour une réflexion sur les droits de l'homme, ce sens de l'autre. Il dit par exemple, que les droits de l'homme ne peuvent pas être pris seulement comme des textes, comme des règles à accomplir. Ils n'auront toute leur plénitude que si au-delà des droits à respecter, il y a une démarche personnelle vers l'autre. Or ceci vient de la foi juive.

La raison grecque

Je pense que la Grèce nous a appris, à travers Aristote et surtout Platon, le respect de la raison, de la démarche intellectuelle et ceci a été prolongé au dix-huitième siècle avec la philosophie des Lumières. Ce travail sur la raison est au coeur de la démarche de la philosophie des Lumières. Et en ce sens-là, je crois que l'esprit européen est un esprit qui raisonne, qui discute, qui analyse de façon critique. Je crois que c'est une source majeure de la culture européenne, qui est une culture de l'interrogation. Stanley Hoffmann donne une définition de l'Europe comme « le continent de la vie interrogée ».

Le droit romain

La troisième source de la culture européenne encore présente aujourd'hui, est le droit romain. L'Europe est aussi le continent qui apporte au monde, de par les siècles de vie européenne, d'État et d'Église, le droit romain, à travers l'Église catholique entre autres et les canonistes du Moyen Age, le sens de la règle de droit, d'une règle juridique qui préside aussi - et a présidé - à l'établissement des constitutions dans les États. Il est typique que lorsqu'on cherche à établir une constitution, on se tourne vers des juristes essentiellement européens, ou américains. Car les Américains ont reçu ce sens du droit de leur culture anglaise. A travers ces trois sources, il y a une culture européenne relativement commune à l'Europe, du moins à l'Europe des Douze.

Cette base n’est pas totalement extensible à l'ensemble de la nouvelle Europe.

La source juive est partagée en Europe de l'Est partout où il y a christianisme, en U.R.S.S., en Tchécoslovaquie fortement, en Pologne (avec tous les problèmes actuels, comme une part d'antisémitisme polonais, par exemple). La source grecque est paradoxalement moins présente, même si les pays de l'Est sont plus proches de la Grèce ! Car la culture orthodoxe des pays de l'Est, quant à la religion, est une source beaucoup plus mystique ; axée sur la spiritualité, qui a toujours moins mis en valeur le travail de la raison. Quant au droit romain, il est également beaucoup moins présent. Et je crois que ceux qui sont accordés à cette culture dans les pays de l'Est, sont des gens qui ont une formation, soit philosophique, soit littéraire : je pense à un homme comme Vaclav Havel. Quand on lit ces Écrits politiques, qui sont d'ailleurs à mon avis un des livres les plus remarquables de ces dix dernières années, on voit très bien à quel point il est marqué par le christianisme, même si ce n'est pas quelqu'un qui se considère comme un chrétien convaincu. On voit la capacité de travail de la raison, et qu'il essaie, de par ses fonctions de président de la république, de procéder à une mise en place juridique. Je crois que l'Europe de l'Est va avoir besoin de s'habituer à la démarche de la raison critique, individualiste, de l'Europe de l'Ouest, dans la mesure où elle découvre le libéralisme. Elle devra s'habituer à la prise de responsabilité de chacun, et donc à l'état de droit qui ne fonctionne que lié à des économies de marchés dans l'expérience que nous avons.

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