Les interlocuteurs ecclésiastiques de l’Europe

II. Dialogue avec les institutions européennes

RIFORMA, n° 46/2003/Nov.

VIE DES EGLISES

Rencontre à Bruxelles entre les membres de la KEK et les institutions européennes

Les interlocuteurs ecclésiastiques de l’Europe

Pour définir en termes juridiques, dans la nouvelle Constitution européenne, les relations avec les églises et la recherche d’équilibres entre les différentes réalités confessionnelles le compromis semble inévitable.

SERGIO RIBET
Traduction de Gisèle Tronc

Il était une fois la « Commission œcuménique européenne église et société » (EECCS) dans l’univers impossible et infini des sigles du monde œcuménique. De 1988 à 1992, j’en avais suivi les travaux, comme membre du Comité exécutif ; ma nomination avait été proposée par la Fédération des églises évangéliques (FCEI), et j’aurais dû être le porte-parole des églises protestantes du Sud de l’Europe… A l’époque, on était en train de faire les premiers pas pour intégrer cette commission dans la Conférence des églises européennes (KEK). L’intégration se fit en 1999. Aujourd’hui la commission s’appelle « Commission église et société de la Conférence des églises européennes ».

Les « membres fondateurs » de l’EECS étaient neuf églises ou fédérations d’églises de l’Europe occidentale, parmi lesquelles la FCEI avec une base essentiellement protestante et anglicane, et une petit présence orthodoxe. Aujourd’hui la commission rassemble 126 églises qui sont membres de la KEK et les institutions européennes. C’est dans le contexte de cette réalité que plus de 60 représentants d’églises européennes ont participé à une rencontre sur la « Constitution européenne et les églises ». Pour les églises italiennes étaient présents le Dr. Gioachino Fraenkel, de l’église évangélique luthérienne en Italie, et le signataire, pour l’église évangélique vaudoise (Union des églises méthodistes et vaudoises). La rencontre a été un précieux stage de formation qui nous a permis de comprendre un peu plus ce qu’il y a sous les discussions relatives à l’ébauche de Constitution européenne préparée par Valéry Giscard d’Estaing, Giuliano Amato et Jean-Luc Dehaene. La Constitution devrait-elle mentionner Dieu, ou le christianisme, ou les origines chrétiennes de l’Europe ? A quoi fait référence cette question journalistique ?

Une leçon magistrale du professeur David McLean (Professeur de Loi à l’Université de Sheffield, GB) nous a rappelé par exemple que trois constitutions de pays européens mentionnent Dieu (Irlande, Grèce, Pologne), que d’autres ont plus ou moins explicitement des références confessionnelles, plusieurs incluent le concept de « serment » (ce thème pourrait intéresser les Vaudois !) : serment sur Dieu, serment générique, non spécifié. En sortant du cadre européen, le professeur s’est amusé en lisant deux textes et en demandant aux participants de désigner quel était le pays islamique et quel était le pays à majorité protestante qui ouvrent triomphalement leur Constitution par une affirmation « médiévale » sur Dieu. La réponse exacte : le Pakistan et les Îles Samoa. Personne n’aurait pu répondre parmi les présents.

Vivante et pleine d’informations pertinentes fut aussi l’intervention d’Anna Diamantopoulou, membre de la Commission européenne ; mais toutes les contributions ont été de haut niveau. Nous avons pu comprendre que le compromis représenté par l’ébauche de Constitution exprime un équilibre délicat mais pas vide. On a parlé du préambule de l’ébauche de Constitution, qui parle d’une manière générale de « héritages culturels, religieux et humanistes » de l’Europe (d’un ton à mon avis un peu trop inspiré du type « les magnifiques destins et progrès »), et on a relevé que le terme humanisme est un contenant qui peut inclure des visions de la réalité extrêmement différentes et divergentes.

Mais le passage qui devrait être le plus étudié par les églises est l’article 51 de la première partie de la Constitution, intitulé « Statut des églises et des organisations non confessionnelles ».. Cet article (cf. ci-dessous) se compose de trois courts paragraphes. Le premier affirme que l’Union (européenne) « respecte et ne compromet pas » le statut dont bénéficie les églises et associations religieuses selon le droit des différents états membres. Cela signifie que l’Union n’interfère sur les différents régimes qui sont actuellement en vigueur dans les différents pays eu égard aux relations « état – église ». Le second élargit ce « respect » aux organisations « philosophiques et non confessionnelles » ; j’avoue que je ne sais pas à quoi il est fait référence dans le contexte bariolé de l’Europe d’aujourd’hui.

Le troisième paragraphe est celui qui a le plus de contenu, en tant qu’il établit que « en en reconnaissant l’identité et la contribution spécifique, l’Union maintient un dialogue ouvert, transparent et régulier, avec ces églises et organisations ». Est-ce que ce sera un espace de confrontation dans l’optique de ce que le monde catholique appellerait « le bien commun », ou d’un lieu où marchander des privilèges et affirmer des positions de force ? En tout cas, il s’agit d’une formulation qui évite les deux schémas classiques d’un séparatisme total entre église et société. Quant aux domaines auxquels on pourrait appliquer le dialogue ouvert, transparent et régulier, et aux contenus, l’art. 51 ne dit rien, il ne s’exprime que sur la forme : mais ce n’est pas rien.

Une question de fond se pose. Qui seront les interlocuteurs « ecclésiastiques » de l’Union européenne ? Préalablement je pose le problème du rapport entre les religions, et de l’oecuménisme avec le catholicisme romain. L’Eglise catholique, réalité religieuse mais aussi étatique (ne l’oublions pas) a un statut, que cela nous plaise ou non, en quelque sorte privilégié, mais dans le même temps trop ambigu, justement dans son constantinisme persistant, pour ne pas constituer une contradiction profonde, qui tôt ou tard posera des problèmes.

Les églises faisant partie de la Conférence des Eglises européennes ont beaucoup à dire : savons-nous le faire ? Il y a dix ans nous parlions surtout par l’intermédiaire des Fédérations d’églises ou Conseils nationaux d’églises. Aujourd’hui sont réapparues, mais d’une manière nouvelle par rapport au passé, les familles confessionnelles et des exigences que, avec prudence et imprécision, j’appellerais « ethniques ». Nous l’avons touché du doigt dans la rencontre, même dans les réalités que les participants représentaient. Des luthériens différents entre eux mais par beaucoup d’aspects unis, de la Lituanie à l’Italie, à la Roumanie, les églises slovaques, ou tchèques, mais aussi tchécoslovaques, etc., avec des sensibilités qui suivent d’anciennes et des nouvelles frontières géographiques, confessionnelles, linguistiques.

Une dernière observation. Depuis longtemps je suis convaincu que nos églises devraient avoir un « ministre des Affaires étrangères » ; nous avons de très nombreux réseaux, souvent gérés par des œuvres, églises, personnes, individuelles mais nous n’avons pas une « politique ecclésiastique », nous sommes substantiellement anarchiques dans nos relations avec les églises sœurs étrangères. Il y a dix ans je pensais que cet organe central aurait dû être créé dans le cadre de la FCEI Aujourd’hui je pense qu’il serait utile qu’y pourvoit au moins l’église protestante vaudoise (Union des églises méthodistes et vaudoises).

Art. 51 – Statut des églises et des organisations non confessionnelles

• L’Union respecte et ne porte pas atteinte au statut prévu dans les législations nationales des églises ou communautés religieuses des états membres.

• L’Union respecte également le statut des organisations philosophiques et non confessionnelles.

• L’Union maintient un dialogue ouvert, transparent et réguliers avec les églises et organisations, en en reconnaissant l’identité et la contribution spécifique.