Les protestants et la nouvelle Europe

I. La construction de l'Europe des Eglises - A. La Conférence des Eglises Européennes (KEK-CEC)

Avec l’aimable autorisation de l’auteur
Article paru dans Le Monde du 22.01.93

Les protestants et la nouvelle Europe

TINCQ HENRI

Paradoxe ? Intimement liés à l'histoire des quatre derniers siècles sur le Vieux Continent, les protestants, à l'heure où l'Europe franchit de nouveaux caps, semblent presque absents. Ou plus exactement, les valeurs qu'ils incarnent tolérance, libéralisme, pluralisme, défense des minorités -passent dans le lot commun, sans qu'ils en tirent le bénéfice en termes institutionnels. Par deux voies différentes _ celle de la sociologie pour Jean-Paul Willaime, celle de l'enquête journalistique pour Jacques Mouriquand et Laurence Pivot, - deux ouvrages récents parviennent à une conclusion presque identique.

Le premier passe en revue les décalages du protestantisme par rapport à une modernité dont il a pourtant été si souvent le stimulateur. Face à la " sacralisation " des intermédiaires religieux, face à la demande de certitudes et de normes, face au succès des institutions supranationales, le protestantisme semble aujourd'hui triplement handicapé.

Le " sacerdoce universel de tous les croyants " et la figure du pasteur " travailleur social " sont inadaptés à l'image forte aujourd'hui du " clerc ", intermédiaire du sacré, un peu gourou, charismatique et médiatisé.. Si le protestantisme n'a jamais été uniformément " libéral ", il est de plus en plus travaillé par des courants " fondamentalistes " (évangéliques ou pentecôtistes) qui ne détestent rien plus que les croyances aux contours flous. Enfin, ses particularismes locaux et régionaux s'accommodent mal du niveau supranational où se prennent aujourd'hui toutes les décisions, au point que le protestantisme semble souffrir, dit Jean-Paul Willaime, d'un " déficit d'universalité ". " Précarité institutionnelle "

La " précarité institutionnelle " du protestantisme le met en situation de faiblesse face aux nouveaux enjeux en Europe. Passant en revue le rôle des luthériens en Allemagne et dans l'Europe du Nord, des anglicans en Grande-Bretagne, des réformés en France ou en Suisse, Laurence Pivot et Jacques Mouriquand accréditent la thèse qu'il existe bien une " Internationale protestante " (" Interprot ").

Si leurs relations sont " rarement formalisées ", elles sont " affectivement puissantes ", liées à un passé commun de luttes et de souffrances, à des valeurs qui ont imprégné l'Histoire, la vie sociale, le système politique de toute une partie de l'Europe. Ce qui a fait l'Allemagne ou la Scandinavie moderne, c'est la résistance à la centralisation, le respect de l'autonomie des partenaires sociaux, la foi dans le dynamisme du marché et le succès individuel, un certain conformisme moral lié à une inclination puritaine.

Mais c'est, en partie, aussi une tradition de soumission au pouvoir qui a handicapé l'Allemagne protestante, malgré le courage de l'" Eglise confessante " face au nazisme et au communisme de l'Est. Cet individualisme ne va pas sans un " activisme planétaire " qui place les Scandinaves et les Allemands aux premiers rangs des luttes écologiques, pacifistes ou tiers-mondistes. " La vision européenne des parpaillots n'est pas faite d'abstractions, comme la CEE ou d'autres concepts incertains. Elle est faite de l'infinie variété des peuples et des nations dans lesquels ils croient voir comme un pendant de pluralisme religieux pour lequel ils se sont toujours battus ", écrivent Laurence Pivot et Jacques Mouriquand. Et c'est bien par crainte de perdre leur spécificité nationale que les Danois (97 % de protestants) se montrent les plus réticents à l'Union européenne, sans parler de l'attitude des Suisses ou des Suédois.

Le défi mérite d'autant plus d'être relevé que le catholicisme connaît une certaine réussite par son goût de l'universel et une géopolitique qui favorise davantage les processus d'intégration.