Introduction

par François Scheer
Ambassadeur de France
Ancien Secrétaire Général du Quai d'Orsay
Ancien Ambassadeur auprès de l'Union européenne et de la République fédérale d'Allemagne (2006)

L’Europe ne va pas bien, la France non plus. Ce n’est pas pure coïncidence. Depuis 50 ans, la France vit au rythme de la construction européenne, et celle-ci doit beaucoup à la France. Il y a donc osmose. L’initiative de départ fut française, et d’année en année, les impulsions françaises n’ont pas peu compté dans la poursuite du projet. Chaque fois que la France a baissé les bras ou porté son regard ailleurs, l’Europe s’est figée, parfois enlisée. Le référendum du 29 mai 2005 est certainement le coup le plus rude que la France ait porté à cette Europe, au moment même où celle-ci, élargie à 25 Etats membres, avait plus que jamais besoin de pilotes dans le navire. Le résultat est là : le navire est incapable de regagner la haute mer, et le pilote français est incapable de monter à bord pour aider à tracer les grandes lignes de la prochaine campagne au long cours. Le pourrait-il au demeurant que ses compagnons de route ne l’entendraient pas : depuis l’an dernier, il n’est plus ni audible ni crédible.

Il ne servirait à rien de refaire l’histoire du 29 mai et de dresser l’inventaire des erreurs des uns et des autres dans cette faillite française.. Seules comptent désormais les réponses à apporter à deux questions : l’unité européenne a-t-elle encore un sens en ce début de 21 ème siècle, pour la France autant que pour l’ensemble des pays d’Europe ? Si oui, cette Europe a-t-elle encore besoin de la France pour aller de l’avant ?

A l’origine, les maîtres mots du chantier « unité » sont : paix et réconciliation. Pour les générations ayant connu l’épreuve d’une ou deux guerres mondiales, cela paraissait mission impossible. Le pari a été gagné, gagné au point que pour les jeunes générations, l’état de paix va de soi et que le chantier « unité » peut être clos afin que les énergies qui lui étaient consacrées soient affectées à d’autres chantiers, plus urgents. Soit, mais chaque pays européen a-t-il la capacité, dans le monde de 2006, de gérer seul ces chantiers qui se nomment plein emploi, compétitivité, innovation, formation, immigration, grande pauvreté, ségrégation, solidarité avec les pays du Sud, etc. etc. ? Le moment est-il bien choisi pour banaliser, sinon muséifier, l’idée européenne ?

Notons d’abord que dans le monde instable de l’après-guerre froide, la paix demeure une plante fragile. La guerre n’a pas épargné le sol européen (dans les Balkans), non plus que le terrorisme. Au surplus, à force de s’élargir, l’Union européenne est aujourd’hui au contact direct de régions troublées, où la paix n’est encore qu’une hypothèse parmi d’autres.

D’autre part, au-delà de la paix, l’unité a été pour l’Europe un facteur de croissance inégalé, qui a permis aux économies européennes de tenir le choc d’une compétitivité dont le champ est aujourd’hui mondial. Que cette croissance ait laissé dans son sillage inégalités, injustices, pauvreté, qui pèsent encore trop lourd dans la balance de la réussite européenne, est évident. Est-ce une raison pour suspendre l’expérience ?

Insidieusement, l’idée gagne que la mondialisation aurait eu raison de l’ambition européenne et qu’il n’y aurait désormais d’autre recours que le repli à l’abri des frontières ancestrales et la restitution aux gouvernements nationaux de la plénitude de leurs pouvoirs souverains.

De fait, la réalité est tout autre. Le monde de l’après-guerre froide n’est pas plus une planète libérée de toute entrave que lorsque s’affrontaient les deux blocs. Peu à peu se constituent un certain nombre de pôles de puissance (ce qui se passe actuellement en matière d’énergie est à cet égard hautement symbolique) qui, chacun, s’attachent à gérer à leur échelle les problèmes de sécurité et de croissance évoqués précédemment : l’Amérique du Nord, les grands pays émergents d’Asie, le Japon, la Russie. Face à ces poids lourds, aucun pays européen, la France pas plus que les autres, n’a de chance de s’imposer en partenaire crédible. Seule une Union Européenne qui aura resserré les rangs pourra soutenir la comparaison et défendre sur la scène mondiale les intérêts bien compris de ses membres.

Quant à savoir si l’Europe peut continuer sur sa lancée, ou plutôt se remettre en mouvement, sans la France, la lecture rapide d’une carte apporte la réponse : non, trois fois non, il n’y a pas d’Europe possible sans la France. Politiquement ou conceptuellement autant que géographiquement ou historiquement. La France qu’attendent ses partenaires ne peut plus cependant se borner à être une boîte à idées, comme elle le fut jadis, quitte à faire valoir son exception et à entretenir une constante ambiguïté sur les ressorts profonds de sa politique européenne. La France dont l’Europe a besoin doit certainement être ce qu’elle n’est plus depuis trop longtemps, inventive, persuasive, capable de penser le futur de l’Europe à l’horizon de plusieurs décennies, capable de trouver les mots pour convaincre chaque citoyen européen qu’il n’existe aucune alternative à la poursuite de l’aventure européenne. Dans le même temps, la France dont l’Europe a besoin, c’est un pays fort de son identité, mais également respectueux de celle des autres, et donc soucieux de partager avec eux cette réflexion sur le long terme et sur les voies nouvelles à dégager pour repartir de l’avant. Que la France s’associe avec quelques partenaires, dont bien entendu l’Allemagne, pour enclencher le mouvement est sans doute nécessaire, mais à condition – ce qu’elle a trop rarement fait jusque là - de nouer sans tarder le dialogue avec tous les membres de l’Union, grands et petits. La concertation prend du temps, mais c’est le prix à payer pour faire de l’Europe un véritable espace démocratique, et pour ne pas voir, une fois la machine lancée, s’accumuler les obstacles pour cause de malentendus ou de désaccords sur les buts à atteindre.

Le résultat du référendum du 29 mai 2005 n’a pas pu ne pas amener les partenaires de la France à s’interroger sur la réalité de l’engagement européen de notre pays. Dès lors, il ne serait pas concevable que l’Europe ne soit pas au cœur des débats qui animeront les campagnes électorales dont la France sera le théâtre d’ici à 2007. Jamais il n’a été autant nécessaire, puisque l’avenir du pays est en cause, que celles et ceux qui battront les estrades en ces occasions soient interpellés par leurs concitoyens sur leur vision de l’Europe.